Chères lectrices, chers lecteurs,

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Vous êtes arrivés jusqu’à ces mots. Bravo. Comme une IA, je vous flatte. Mais vous ne mesurez peut-être pas votre prouesse. Pourtant, vous avez cliqué sur ce mail. Et ça n’est pas rien aujourd'hui, dans un monde où un internaute sur dix interroge désormais un chatbot pour s’informer chaque semaine. Depuis le 22 juillet, Google répond directement aux questions des Français en haut de sa page de résultats, en imposant des aperçus générés par IA avant les liens bleus sur lesquels vous cliquiez pour vous informer. Le trafic des sites de médias français a inévitablement chuté, et 300 quotidiens, dont Libération, ont saisi l’Autorité de la concurrence à ce sujet.

Chaque jour, nous allons sur le terrain, nous produisons une information sourcée, vérifiée, recoupée. Nous enquêtons, écrivons, corrigeons, éditons et titrons dans un style qui nous est propre. Nous illustrons, photographions, filmons pour des articles qui ont entraîné des modèles d’intelligence artificielle pendant des années sans qu’on nous demande notre avis. Un vol éhonté pour lequel notre profession – comme tant d’autres – tente aujourd’hui d’obtenir réparation.

Nous nous transformons aussi de l’intérieur. Pour adopter ces nouveaux outils quand ils peuvent se mettre au service du journalisme, tout en veillant à garder l’humain au centre de tout et à rester transparents sur nos pratiques. Pour sortir de notre dépendance aux plateformes et Gafam, et vous proposer des façons plus directes de nous lire. Nous voyons se réduire la fenêtre par laquelle vous, lecteurs, nous trouvez. Mais nous mettons le pied dans la porte.

Vous aussi vous le faites. Si vous lisez cette tribune, je vous le répète, vous faites partie des obstinés. Mais jusqu’à quand tiendrez-vous cette hygiène informationnelle ? De Meta qui pousse les contenus synthétiques, jusqu’à Spotify qui laisse la fausse musique envahir nos oreilles, vous scrollez désormais d’un contenu généré par IA à un autre. A l’heure de la post-vérité de Donald Trump et des fake news, on se disputait encore sur ce qui était vrai. J’en parle au passé car aujourd’hui, pour beaucoup, la tentation est forte de se contenter de hausser les épaules et de continuer sa route tant le doute s’est installé.

Quant aux outils d’IA, ils nous sont imposés davantage chaque jour et sont conçus pour toujours nous satisfaire sans jamais nous contredire. Mais n’oubliez pas qu’ils sont de mauvais témoins du monde. Avoir été entraînés illégalement sur nos articles n’empêche pas les principaux modèles de déformer l’information dans près de la moitié de leurs réponses, selon une étude de l’Union européenne de radio-télévision. Ils se trompent avec aplomb, parce qu’ils ne savent pas dire qu’ils ne savent pas.

Voilà pourquoi, pour l’information, il vous faut rester obstinés. Que ce soit Libération ou un autre média, acharnez-vous à cliquer, lire, confronter les points de vue, chercher à comprendre. De notre côté, nous nous engageons à continuer d’aller sur le terrain où aucune machine ne peut voir, sentir, écouter, toucher. Nous continuerons d’être le point de départ de l’information. Plus il y aura d’IA, plus il y aura besoin de journalisme, j’en suis persuadée. Et plus que jamais à huit mois d’une élection présidentielle cruciale pour notre pays. Ferez-vous confiance à un chatbot pour vous informer avant de glisser votre bulletin dans l’urne ? Je veux croire que vous cliquerez encore.

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