Harcèlement moral à l'Université des Antilles : « J’allais travailler avec la peur au ventre »

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Le 27 avril dernier, l'ancien directeur du département des lettres a été condamné en appel pour harcèlement moral à l'Université des Antilles, sur la personne de Karine Benac. L'enseignante chercheuse et artiste sort de son silence et décide de témoigner sur RCI, « pour que cela ne se reproduise plus »

Karine Benac, enseignante chercheuse-artiste à la faculté des lettres du campus de Schoelcher, a été reconnue comme harcelée moralement sur son lieu de travail. À l'issue de plusieurs années, et d'un procès judiciaire qui l'a menée devant la cour d'appel, celui qu'elle accusait, ancien doyen et directeur du département des Lettres à l'Université des Antilles, a été condamné à 6 mois de prison avec sursis et 3000 euros d’amende.  

Les premiers faits remontent à 2013. À ce moment-là, ce ne sont encore que des injures et autres agressions verbales.

J’étais victime d’agressions verbales en réunion et de menaces. Jean-Georges Chali m’a progressivement mise à l’écart de toutes les responsabilités importantes du département. Je me suis retrouvée de plus en plus seule et isolée, sans aucune reconnaissance de mon travail

Le cauchemar continue pour Karine Benac en juillet 2018, lorsque que l'ex directeur de département adresse un mail « diffamatoire » à plusieurs membres de la communauté universitaire, dans lequel il critique le travail fourni par l’enseignante.

Il expliquait que je ne faisais pas mon travail et que je n’apportais rien au département ou aux étudiants. Il a fait en sorte que je ne puisse pas devenir professeur d’université. Je n’avais aucune possibilité de promotion professionnelle

Mise au courant de la circulation du mail par l’ancienne doyenne de la faculté des lettres, Karine Benac décide de porter plainte en septembre 2018.

C'est grâce à cette collègue que je me suis rendue compte qu’il s’agissait d’un harcèlement moral. J’ai averti l’Université et demandé la protection fonctionnelle à Eustase Janky, alors président. Il n’a rien fait. J’ai compris que je n’avais pas d’autre choix que de porter plainte

Prendre son courage à deux mains

Face à la justice, Karine Benac construit son dossier seule et dépose une première plainte en 2018 qui sera classée sans suite. Elle fait appel et réussit à lancer la procédure judiciaire. 

Malgré « l’absence de soutien de la direction de l’Université », l’enseignante-chercheuse peut alors compter sur l’appui de certains collègues et élèves dans cette épreuve.

Plusieurs collègues et des étudiantes ont accepté de témoigner en ma faveur. Tous ces témoignages ont permis de corroborer les faits et ont insisté sur mes souffrances morales

Pour elle, malheureusement, son expérience n’a rien d’un cas isolé.  

En 2019, l’ancienne doyenne de la faculté de lettres a été malmenée par un trio de personnes, dont M. Chali. L’ex-vice-présidente du Pôle Martinique a été trainée en conseil de discipline avec une procédure disciplinaire abusive

En décidant de briser le silence, forte d'une condamnation définitive prononcée en appel le 27 avril dernier, la chercheuse espère ainsi que son exemple va « délier les langues » à l‘Université des Antilles, dans un contexte où elle ne s'est jamais vraiment sentie soutenue par sa direction

L'énoncé du verdict et la fin d'une longue procédure judiciaire résonne comme une libération.

Je me suis dit qu’enfin, peut être, les personnes à l’Université allaient comprendre l’importance d’agir pour que ces pratiques s’arrêtent. Des collègues m'ont avoué vouloir porter plainte mais ne pas en avoir eu le courage

Ces derniers mois, plusieurs mouvements ont dénoncé des cas de harcèlement moral et sexuel qui se seraient produits dans l’enceinte de l’Université des Antilles, ces trois dernières années. Un mémorandum a été adressé à la communauté universitaire en février 2020, qui documente les cas de harcèlement moral, souligne Karine Benac.

Malgré cette décision judiciaire favorable, l'enseignant avoue éprouver toujours de la difficulté à revenir sur son lieu de travail et recommencer à fréquenter ses collègues.

C’est toujours très compliqué pour moi l’idée de retourner sur le campus et travailler avec mes collègues. En sachant que certains ont témoigné en faveur de monsieur Chali. Par ailleurs, c’est aussi difficile de se reconstruire

Se reconstruire et avancer

Une reconstruction délicate pour Karine qui reconnaît avoir beaucoup perdu confiance en elle avec cette douloureuse expérience. Durant « ces années de peur », Karine Benac considère avoir été « déstabilisée » dans la pratique de son travail de recherche et d’enseignement.

J’avais tout le temps peur de mal faire et qu’on me reproche des choses car on me calomniait. À un moment, j’ai complétement perdu confiance en moi. Je me suis effondrée à la rentrée de 2020, je ne pouvais pas reprendre les cours

Elle éprouve, aujourd'hui encore, des difficultés à s’épanouir dans un milieu où il ne lui a « pas été permis de progresser professionnellement ».

A force d’avoir été invisible, je ne me sens jamais légitime. J’ai l’impression de devoir toujours prouver que ce que je vaux, et c’est épuisant

La voix tremblante, l’enseignante avoue avoir espéré la prison ferme pour le prévenu.

Je trouve que saccager la vie de quelqu’un pendant toutes ces années, cela mérite la prison. J’ai été beaucoup touchée que les juges comprennent l’intensité de ma souffrance et j’espère que ce type d’expérience n’arrivera plus à personne

Une impression d’avoir « perdu du temps » et de longs moments de doutes. C’est ce que dit avoir vécu Karine Benac.

Dépenser autant d’énergie inutilement alors qu’il y a tellement à faire avec les étudiants et dans ma propre vie. Je comprends que les gens n’aient pas le courage de porter plainte. Mais, en même temps c’est encore plus important, surtout quand on est une femme

En plus de l’impact sur sa personne, la situation a également entraîné des répercussions sur sa famille, explique l’artiste.

Ça a affecté m vie de famille parce qu’à un moment, tout tournait autour de ça. Aller au tribunal pour se défendre a été une épreuve mais aussi un but. Ça m'a permis de me dire que tout cela avait un sens et que je ne le faisais pas pour rien

L’art comme thérapie

Armée de son expérience, Karine Benac a décidé d’en tirer profit et de mettre à l’œuvre sa fibre artistique, à travers une création artistique : un « seul en scène » autour de son harcèlement moral. Le 16 juin prochain à Paris, elle présentera une conférence performance au cours d'une journée d’études sur Institution et Domination. Des femmes chercheuses témoignent de violences rencontrées dans leur parcours.

Ce « seul en scène » reprend mon expérience de manière humoristique. Ce qui me fait du bien, c’est la création. Je fais de tout ce que j’ai vécu mon terrain de recherches. L’art est ma thérapie

A ECOUTER : Extrait de l'entretien avec Karine Benac. Version longue à retrouver dans le journal de 13h, à l'antenne

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