« Alazazou » : an mo ki ka swingé !

Roland DAVIDAS

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Quand un mot créole danse le jazz et la biguine…

Alazazou ! Man jaja mo-tala ! I ka fè mwen souri. Man ka touvé’y komik…

Alazazou ! Sé pa an mo anmè. Sé an mo léjè, janti, plen fantézi. An bel mo kréyol matinitjé pou di sa ki titak kochi, malfet, an travè, tòkòtòk…

Lè man dékouvè lorijin-li, man rété éstébékwé : sé adan Djaz épi Bigin « alazazou » sòti. Sé poutji, sé an mo ki ka swingé !

Introduction — Kréyol sé swing… osi !

Il existe des mots qui décrivent, et d’autres qui chantent. « Alazazou » appartient sans hésiter à cette seconde famille. Rien que le prononcer — a-la-za-zou — fait déjà danser la phrase.

En Martinique, ce mot désigne ce qui est bancal, crochu, désordonné, un peu de travers : « I ka maché an manniè alazazou », « Ou penyen alazazou ! » (La coiffure en désordre évoque d’ailleurs, en filigrane, celle des zazous des années 30-40 : cheveux longs, crêpés, tombant en mèches provocantes.)

Derrière cette apparente légèreté se cache pourtant une histoire transatlantique où le jazz américain, la jeunesse française des années 30-40 et la biguine antillaise se croisent, se répondent et se réinventent. « Alazazou » est, littéralement, un mot qui swing.

Cet article ne se contentera donc pas d’explorer l’étymologie d’un terme : il mettra en lumière la circulation d’un rythme, d’une attitude et d’un imaginaire entre Harlem, Paris et la Martinique. D’une onomatopée de scat popularisée par Cab Calloway, reprise dans la France des années 1930 par Johnny Hess, jusqu’à la biguine d’Alphonso, le son zazou devient style, puis identité, avant de se créoliser en alazazou.

Ce parcours révèle la puissance inventive de l’oralité créole : transformer une pulsation musicale en image sociale, puis en mot du quotidien. Ainsi, ce qui semble n’être qu’un terme désignant le désordre ou la malfaçon porte en lui une mémoire de swing, d’excentricité et de liberté — preuve qu’en créole, le langage sait faire danser le sens.

I. Aux origines sonores du mot créole : le scat de Cab Calloway

Dans les années 1930, au mythique Cotton Club de Harlem, le chanteur et chef d’orchestre américain Cab Calloway électrise le public avec un style vocal spectaculaire : le scat. Chez lui, la voix devient instrument, percussion, trompette, syncope. Parmi ses refrains les plus célèbres, on retrouve l’inoubliable :

« Zah zuh zah », puis ses variations effervescentes : « Zaz zuh zaz… »

Des suites de syllabes qui claquent, rebondissent, imitent la batterie, la trompette, le swing même. Chez Calloway, la syllabe devient pulsation, et la pulsation devient identité sonore. C’est une musique qui ne se contente pas d’être entendue : elle se performe, elle se porte, elle se vit.

Ce fameux « Za zuh zaz » va traverser l’Atlantique et inspirer le chanteur suisse Johnny Hess, figure du swing français. En 1938, il lance son entraînant « Je suis swing », puis en 1942 « Ils sont zazous », au moment même où apparaît la jeunesse excentrique des zazous, ces dandys anticonformistes de l’Occupation, reconnaissables à leur élégance outrée, leurs cheveux longs et leur goût pour le jazz américain interdit.

Le mot zazou devient alors un signe de style, une attitude, presque une provocation. Et c’est précisément ce terme, déjà chargé de swing et d’excentricité, qu’un célèbre compositeur antillais va reprendre, détourner et créoliser dans une biguine devenue emblématique. C’est là, au cœur de cette chanson, que naît et se popularise le mot « alazazou », qui entrera durablement dans le vocabulaire martiniquais.

II. 1938 : naissance du « zazou » en France

En 1938, le chanteur franco‑suisse Johnny Hess lance sa chanson Je suis swing. Dans le refrain surgit un mot nouveau, pétillant, presque espiègle : « Je swing, je swing… zazou ! zazou ! »

Ce zazou est directement inspiré des onomatopées fulgurantes de Cab Calloway, mais en France, il ne reste pas une simple fantaisie sonore. Très vite, le mot se charge d’un sens plus large, plus profond, presque sociologique. Il désigne :

  • un amateur passionné de swing,
  • un jeune élégant et excentrique,
  • un anticonformiste assumé,
  • une figure de liberté pendant l’Occupation.

Les zazous adoptent une allure volontairement provocante : vestes longues, pantalons larges, chaussures épaisses, parapluies portés même par beau temps, cheveux longs et crêpés. Ils revendiquent le jazz, la danse, la désinvolture — autant de gestes perçus comme subversifs dans une France où la culture américaine est surveillée, parfois interdite.

Ainsi, le scat devient style, et le style devient posture sociale. Le mot zazou cesse d’être un simple son : il devient une attitude, une manière d’habiter le monde, un refus de se plier à la norme.

C’est précisément cette dimension — l’excentricité, le décalage, la liberté — que l’on retrouve dans la forme créole « alazazou ». L’expression signifie littéralement « à la manière des zazous », c’est‑à‑dire une façon singulière, débridée, un peu folle, de se comporter. Une manière d’être qui ne suit pas la ligne droite, mais qui préfère la syncope, le pas de côté, le swing.

III. Les Antilles : quand la biguine rencontre le swing

Dans les années 30‑40, le jazz circule partout : dans les ports, sur les ondes, dans les bals, dans les orchestres de passage. Les Antilles, loin d’être isolées, vibrent elles aussi au rythme de cette nouvelle musique. Les marins ramènent des disques, les radios diffusent les big bands américains, les orchestres locaux s’en inspirent. Le monde entier swingue — et la Martinique aussi.

C’est dans ce contexte que le compositeur et chef d’orchestre Alphonso popularise une biguine devenue mythique, dont le refrain martèle avec une joie contagieuse :

La Martinique : alazazou ! Béké é Nèg : alazazou ! Tout jenn gason : alazazou !

Le mot devient refrain collectif, cri de ralliement, éclat de rire partagé. Mi bèl léko ! On entend résonner, comme en écho lointain :

  • « Zaz zuh zaz » de Cab Calloway,
  • devenu « zazou » chez Johnny Hess,
  • puis transformé en « alazazou » chez Alphonso.

Une véritable petite généalogie sonore.

Le jazz américain, passé par la France, revient aux Antilles créolisé, réinventé, rythmé autrement. Il se mêle à la biguine, se fond dans ses syncopes, épouse ses pas glissés. Le mot change, la musique change, mais l’esprit reste le même : une liberté joyeuse, un goût du décalage, une manière de marcher à côté de la ligne droite.

Fout lang kréyol la fò ! Elle prend un son venu d’ailleurs, le malaxe, le transforme, le fait sien — et en fait un mot du quotidien, un mot qui danse.

IV. Alazazou : excentricité, désordre et sourire

En créole martiniquais, « alazazou » signifie :

  • de travers,
  • bancal,
  • désordonné,
  • mal fait…

Mais jamais de manière agressive. Le mot porte une charge d’humour, une légèreté, une fantaisie presque tendre. Il évoque quelque chose de légèrement provoquant, gentiment anticonformiste, un peu excentrique — exactement l’esprit zazou.

Si l’on entend alazazou comme « à la manière des zazous », alors tout s’éclaire. Ce qui est alazazou n’est pas seulement mal fait : c’est fait avec une allure décalée, hors norme, non conforme, un peu folle, un peu libre.

A‑la‑za‑zou ! Mo‑a ka trilbiché, i ka ribondi, i ka swingé… On dirait que le mot lui‑même imite phonétiquement le déséquilibre. Il trébuche, il glisse, il repart, comme un pas de danse qui refuse la ligne droite.

C’est pourquoi on peut dire que ce mot est iconique : il fait entendre ce qu’il décrit. Il porte dans sa sonorité même la petite torsion, la syncope, le sourire en coin. Un mot qui ne se contente pas de nommer le désordre, mais qui le met en scène, qui le joue, qui le danse.

V. Un mot emblématique de l’oralité créole

« Alazazou » illustre à merveille la manière dont l’oralité créole se construit et se réinvente. Un mot comme celui‑là naît :

  • par jeu sonore,
  • par réappropriation et reconstruction,
  • par circulation culturelle,
  • par humour et fantaisie.

La langue créole transforme ainsi une simple syllabe de jazz en un mot vivant. Elle transforme un style vestimentaire en image sonore. Elle transforme l’excentricité en sourire partagé.

Rien d’étonnant, donc, à ce que le mot amuse. Il est musical, imagé, « civilisé » dans sa manière de dire le désordre sans blesser. Il porte en lui une élégance spontanée, une douceur moqueuse, une façon de regarder le monde avec un clin d’œil.

Sé sa ki bèl an kréyol‑la ! La capacité de prendre un son venu d’ailleurs, de le malaxer, de le créoliser, de le charger d’humour et de poésie. Sé sa ki bèl épi “alazazou” ! Un mot qui trébuche, qui rit, qui danse — et qui raconte, à lui seul, toute une histoire de circulation, de liberté et de créativité.

Conclusion — Pou bout swing‑lan…

Scat américain… jeunesse zazou française… biguine antillaise… Trois mondes, un même rythme.

« Alazazou » pourrait bien être la trace sonore de cette circulation culturelle. Un mot né du swing, passé par Paris, devenu créole, et chargé d’humour. Un mot qui dit le désordre, mais qui le fait danser. Un mot qui ne marche pas droit, mais qui swingue, qui trébuche avec élégance, qui sourit en coin.

Dans sa petite musique, on entend l’écho de Cab Calloway, la désinvolture des zazous, la syncope de la biguine. On entend aussi la créativité créole, capable de transformer une simple onomatopée en un mot vivant, imagé, profondément ancré dans le quotidien.

« Alazazou », c’est la preuve qu’un mot peut voyager, se métamorphoser, se créoliser — et qu’au bout du voyage, il peut encore faire rire, étonner, swinguer.

Pou bout swing‑lan, nou pé di :

« Alazazou », sé an bel not adan partision lang kréyol-la.

(Roland DAVIDAS)

 

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