Créolisation et citoyenneté : vivfre entre les histoires à l'ère de la simplification politique

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Cet article propose une réflexion sur les complexités vécues de la double citoyenneté à travers le prisme de l’histoire caribéenne et du discours politique européen contemporain. Il examine le parcours d’un individu façonné par les souverainetés superposées de la Dominique,  héritière d’un passé français et britannique,  né sujet britannique, devenu citoyen d’un État indépendant, puis ayant choisi d’inscrire juridiquement son appartenance dans la République française par proximité avec la Martinique et la Guadeloupe.

Ayant accueilli l’interprétation de Édouard Glissant de la créolisation comme philosophie de l’identité relationnelle, cet article analyse la dissonance qui apparaît lorsque ce même terme est réinterprété dans le débat politique "métropolitain" comme un marqueur de menace plutôt que d’émergence. Il en résulte un paradoxe existentiel : le cadre même qui avait validé une vie de pluralité semble désormais susceptible de la rendre suspecte.

 

1. Le socle historique : l’identité avant les passeports

Naître en Dominique au milieu du XXe siècle, c’était hériter d’un palimpseste.

L’île a oscillé entre domination française et britannique avant de se stabiliser sous administration britannique. Pourtant, la mémoire culturelle n’a jamais suivi la finalité constitutionnelle. Langue, religion, musique et codes sociaux ont conservé des continuités franco-caribéennes bien après l’établissement du pouvoir britannique.

On pouvait ainsi être :

juridiquement britannique,

culturellement franco-caribéen,

socialement créole.

L’indépendance en 1978 n’a pas effacé ces couches ; elle en a simplement ajouté une.

La citoyenneté a changé.

La civilisation, elle, est restée.

Cette distinction est fondamentale.

 

2. De sujet à citoyen, puis au composite

Grandir comme sujet britannique dans une société façonnée par la culture plantationnaire française signifiait habiter des héritages multiples bien avant que la double nationalité ne devienne un statut juridique.

Choisir plus tard l’appartenance française  sous l’attraction naturelle de la Martinique et de la Guadeloupe  ne fut pas une rupture mais la formalisation d’une continuité déjà vécue.

La France n’était pas une abstraction.

Elle était présente dans :

les échos linguistiques,

les formes liturgiques,

les habitudes juridiques,

les esthétiques musicales.

Devenir français n’a donc pas été une assimilation à l’étranger, mais la reconnaissance du familier.

La double citoyenneté n’a pas créé l’hybridité ; elle l’a reconnue.

 

3. Le don de Glissant : nommer la condition

Lorsque Édouard Glissant a formulé la créolisation, il a offert quelque chose de rare :

Un cadre qui dignifie l’existence composite sans exiger de hiérarchie.

La créolisation, dans sa pensée, n’est pas dilution mais expansion, non pas fusion vers l’uniformité mais transformation par la rencontre.

Pour ceux façonnés par des histoires superposées, elle devient un foyer philosophique :

une identité sans exigence de pureté,

une appartenance sans origine unique,

une continuité sans exclusivité.

 

4. L’expérience “métropolitaine”: le tournant politique

Ayant vécu la plus grande partie de son existence dans la France hexagonale, la rencontre avec la créolisation comme slogan politique introduit une tension nouvelle.

Dans le débat contemporain  notamment entre des courants tels que La France insoumise et leurs critiques au sein de mouvements comme le Rassemblement National  le terme passe de l’anthropologie à la politique publique.

Ce qui était : une description d’un processus historique vécu

devient : une vision disputée de l’avenir national.

Dans ce déplacement, la créolisation risque d’être lue non plus comme relation organique mais comme transformation programmée.

 

5. L’émergence d’un entre-deux

Pour les individus dont la biographie incarne le monde relationnel de Glissant, ce glissement produit une forme subtile d’étrangeté.

Si :

l’existence personnelle est elle-même issue de la créolisation,

et que la créolisation devient politisée comme utopie ou menace,

alors le récit de vie se trouve enrôlé malgré lui dans un affrontement idéologique.

Un paradoxe apparaît :

La dualité qui fut convergence semble désormais susceptible d’être interprétée comme contradiction.

Plus encore, le récit semble évoluer non seulement chez les critiques du concept, mais aussi chez certains de ceux qui en incarnaient autrefois la promesse.

L’attraction vers la dualité  jadis enracinée dans des sensibilités caribéennes partagées  se heurte à de nouvelles anxiétés métropolitaines.

Le pont devient frontière.

 

6. Au-delà des simplifications

La difficulté ne réside pas dans la double citoyenneté en soi, mais dans la tentation contemporaine de stabiliser l’identité dans des cadres uniques.

La créolisation résiste à cette clôture.

Elle affirme que :

l’histoire est cumulative,

l’appartenance est relationnelle,

l’identité est un processus.

La politiser de manière réductrice revient à confondre émergence et intention.

Les sociétés caribéennes n’ont pas planifié leur créolisation.

Elles le sont devenues par rencontre historique.

 

7. Conclusion : habiter la relation

Pour ceux dont la vie traverse : le statut de sujet britannique,

la citoyenneté postcoloniale,

et l’appartenance républicaine française,

le défi n’est pas de résoudre la dualité mais de l’habiter consciemment.

La créolisation, comme réalité vécue, demeure un témoignage du refus de l’histoire d’obéir aux logiques de pureté.

Même lorsque le discours politique recherche des certitudes binaires, l’expérience humaine continue d’attester la complexité.

Se tenir dans cette complexité n’est pas occuper un vide,

mais incarner une continuité plus ancienne que le débat actuel.

Le défi n’est donc pas de choisir entre les récits,

mais de se souvenir que l’identité façonnée par la relation précède l’idéologie.

Et lui survivra probablement.

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