La Flambeau, ou quand la mythologie haïtienne vient à la rescousse de l’opéra

Catherine Harrison-Boisvert ("L'Opéra")

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L’atmosphère était fébrile à la salle Pierre-Mercure, la soirée du 7 février. S’y trouvait une foule particulièrement dense et animée, comme si quelque chose d’exceptionnel se préparait. Et pour cause : on venait assister à la création mondiale de l’opéra La Flambeau, une œuvre attendue du compositeur québécois d’origine haïtienne David Bontemps, sur un livret de Faubert Bolivar, dans une production de l’Orchestre classique de Montréal. Le récit prenait place dans la culture haïtienne, sa mythologie vaudoue et son droit coutumier, et était porté par une distribution entièrement afro-descendante. Bien ancrée dans la musique dite savante occidentale, l’œuvre se déployait néanmoins à travers les idiomes musicaux des traditions afro-haïtiennes. Au-delà de la création, ce serait une première à bien des égards, et l’enthousiasme qui flottait dans l’air témoignait d’attentes conséquemment élevées.

Mon conjoint et moi n’avions pas anticipé l’importance symbolique de l’événement. Parmi les spectateur·rices en tenue de soirée, nous faisions bien pâle figure, dans notre attirail tout boueux de vélo d’hiver. J’ai presque regretté de m’être présentée ainsi accoutrée à M. Turp (directeur de L’Opéra), élégant comme à son habitude ; je devais avoir l’air d’une étudiante uqamienne égarée plus que d’une critique de concert digne de son titre. Mais même en pantalons de Goretex et en veste polaire, j’ai vécu cette soirée comme un grand privilège, ce que j’espère transmettre dans ce billet.

Catherine Daniel (Madame) et Paul Williamson (Monsieur) dans La Flambeau, Orchestre classique de Montréal, 2023
Photographie : Annette B. Woloshen 

Monsieur (Paul Williamson) est un intellectuel narcissique qui prépare un discours, dans lequel il vante les vertus de la République et dans le même élan, se convainc du rôle central qu’il a à y jouer. Son épouse, Madame (Catherine Daniel), est traversée d’un étrange spleen, qui l’amène à converser avec les morts ; elle semble errer entre deux mondes. Puis Mademoiselle (Suzanne Taffot) fait son entrée, engagée comme bonne au service du couple. Elle a la particularité d’avoir juré allégeance à Ogou, aussi appelé La Flambeau, lwa (esprit) du vaudou dédié aux forges, au feu et à la guerre. Cette allégeance lui apportera réparation après que Monsieur l’eût agressée ; en effet, celui-ci reçoit la visite de l’Homme (Brandon J. Coleman) et des lwas d’Ogou qui, pour le punir, le transforment en zombi destiné à servir la communauté. 

Disons-le simplement : David Bontemps est un compositeur accompli, et il a écrit un magnifique opéra. J’admire la manière dont il s’est approprié les codes du genre pour créer une œuvre cohérente, dotée d’une solide structure, soutenue par une dramaturgie bien campée. Et disons-le sans ambages : la musique était belle, rythmée, émouvante. Les mélodies étaient animées d’un formidable mouvement, et l’utilisation maîtrisée des leitmotivs assurait la bonne tenue de l’ensemble. Je souligne par ailleurs la qualité du livret de Bolivar, phénomène rare en création d’opéras. Le dramaturge sait raconter avec poésie et économie de moyens, et c’est tout à son honneur.

Sur le plan de la performance, la soprano Suzanne Taffot (Mademoiselle) a été lumineuse, tant sur le plan vocal que sur celui de son jeu scénique. Si les premières apparitions de Catherine Daniel en Madame m’ont laissée dubitative, sa performance a gagné en solidité tout au long du spectacle, pour atteindre son paroxysme dans l’air de la sixième scène, où elle s’affranchit de Monsieur et gagne sa liberté. Le ténor Paul Williamson (Monsieur) et la basse Brandon J. Coleman (l’Homme) ont quant à eux livré une performance tout à fait respectable, bien que celle du dernier gagnerait en brillance s’il maîtrisait un peu mieux la diction française.  Enfin, je tiens à souligner une performance qui, autrement, pourrait bien passer inaperçue, comme elle a pris place dans la fosse d’orchestre. Il s’agit de celle de la percussionniste Catherine Varvaro aux maracas, seul instrument à percussion de l’ensemble – choix artistique audacieux s’il en est un. L’instrumentiste était on ne peut plus exposée dans le dispositif de l’orchestre à cordes, et elle est parvenue à donner une solide direction rythmique à l’œuvre. 

Brandon Coleman (l'Homme) dans La Flambeau, Orchestre classique de Montréal, 2023
Photographie : Annette B. Woloshen 

En somme, il est particulièrement réjouissant qu’une création aussi audacieuse et aboutie soit le fait d’une institution musicale de plus petite envergure et (du moins je le présume) bénéficiant de plus humbles moyens que les gros paquebots de la scène orchestrale et opératique de la métropole. Remercions à cet égard la vision et la clairvoyance de feu Boris Brott et de Taras Kulich, qui ont permis de créer un espace où d’autres récits peuvent se raconter, et d’autres voix, se faire entendre. C’est presque du gâchis que l’opéra de Bontemps et Bolivar n’ait fait l’objet que d’une représentation. À cet égard, on ne peut que se réjouir de sa parution sur disque sous étiquette ATMA en 2024. Espérons que d’autres représentations seront prévues, et ce, plus tôt que tard : La Flambeau est une œuvre inspirée et inspirante, qui devrait être rendue accessible au plus grand nombre, et vite. 

La Flambeau

Opéra de David Bontemps sur un livret de Faubert Bolivar
Création mondiale
ORC : Orchestre classique de Montréal

Production
Orchestre classique de Montréal
Représentation
Salle Pierre-Mercure , 7 février 2023
Direction musicale
Alain Trudel
Interprète(s)
Suzanne Taffot (Mademoiselle), Catherine Daniel (Madame), Paul Williamson (Monsieur) et Brandon J. Coleman (l’Homme)

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