Quand la mémoire crée du territoire. Saint-Pierre (Martinique), une petite ville à la poursuite de son passé de capitale

Serge Bourgeat/Catherine Brass ("Géoconfluences")

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La ville de Saint-Pierre, ancienne capitale économique et culturelle de la Martinique, fut complètement détruite en 1902 par l’éruption de la Montagne Pelée. Elle s’est peu à peu reconstruite sans jamais retrouver son importance passée. Quel rôle joue la mémoire de la catastrophe dans cette reconstruction et dans son urbanisme actuel ?

« Le volcan a tout détruit mais il a aussi créé quelque chose. »

Pablo Picasso s’exprimant sur Saint-Pierre, cité par Patrick Chamoiseau (2011).

Le 2 avril 2024 eut lieu l’inauguration de la nouvelle cocathédrale de Martinique à Saint-Pierre. L’événement était d’importance et a symbolisé un certain renouveau de la cité : le bâtiment fut, comme l’ensemble de la ville, détruit lors de l’éruption de la Montagne Pelée le 8 mai 1902. Reconstruite en béton armé à partir de 1923, dotée de vitraux au début du XXIe siècle, mais achevée seulement en 2024, elle symbolise d’autant plus la renaissance de Saint-Pierre que le bâtiment actuel est en partie un fac-similé de l’original (document 1). Selon Étienne Poncelet (2024), architecte en chef, le but était « la restitution du massif d’entrée dans son état de 1886 à partir des photographies d’avant 1902 et des témoins anciens ».

Document 1. Notre-Dame-de-l'Assomption de Saint-Pierre (anciennement cathédrale du Bon-Port)

carte postale ancienne

Avant 1902.
Carte postale ancienne (XIXe siècle), domaine public.

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De 1929 au début du XXIe siècle.
Cliché d’Anneli Salo en 2012. Licence CC (source).

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Depuis 2024.
Cliché de Serge Bourgeat, Géoconfluences, 2026.

La nuée ardente qui détruisit en moins de trois minutes la ville eut un retentissement gigantesque et marqua la mémoire collective mondiale. Les journaux français, européens, américains y consacrèrent leur une. Georges Mélies réalisa un film sur l’éruption, Thomas Edison vint sur place deux ans plus tard pour filmer les ruines. Saint-Pierre était alors la plus grande ville des Antilles françaises et jouait le rôle de capitale économique à l’échelle de toute la Caraïbe. Sa vie culturelle, ses monuments imposants lui avaient valu la réputation de « Petit Paris des Antilles » [1]. L’identité actuelle de la petite ville qu’est de nos jours Saint-Pierre (3 961 habitants en 2023) est influencée par un passé aussi imposant. Mais, derrière cette évidence, l’idée qui nous semble essentielle et qui est à la base de ce texte, est que ce passé surdétermine l’avenir de la ville, dans le sens d’une causalité mentale – le souvenir fantasmé de « Saint-Pierre 1902 » –, qui se surajoute à de simples causalités physiques (la destruction puis les vicissitudes de la reconstruction). Cette surdétermination condamnerait Saint-Pierre à tenter de ressembler à l’image de ce « Petit Paris », bloqué 120 ans en arrière, dans son urbanisme, dans son économie et dans sa vocation touristique, et in fine dans une inévitable muséification.

Ce passé, qui sous-tend tous les discours sur la ville, est cependant partiellement surévalué et mythifié : les travaux des historiens (Ursulet 2019, Charles-Nicolas 2018, Pascal 2017) ont montré que Saint-Pierre n’a pas tout à fait été cette « Perle des Antilles » et qu’il s’agit pour partie d‘une construction intellectuelle postérieure. Celle-ci, portée par un événement cataclysmique, mais peut-être aussi par l’illusion d’une « Belle époque » qui précéda la Grande guerre, aurait créé la légende d’un paradis disparu… légende désormais entretenue dans des stratégies de marketing territorial, mais aussi dans un inconscient collectif.

Au-delà du cas de Saint-Pierre, l’idée est donc de montrer, au travers d’une géohistoire, comment les mémoires, les représentations d’un lieu, « la Pompéi des Antilles », créent du territoire. Cette expression, qui sera reprise pour Montserrat après l’éruption de 1997 (Bourgeat et Bras 2024), est un poncif qui témoigne du rôle du discours dans la construction des mémoires.

Il s’agira ici plus précisément de montrer les modalités de cette territorialisation : quels cheminements prend la mémoire des lieux ? Quelles modalités précises interviennent ? À quels moments-clés ? Quelles superstructures participent de cette territorialisation ?

Des mêmes auteurs, lire aussi : Serge Bourgeat et Catherine Bras, « Montserrat ou l’impossibilité d’une île ? Les difficultés de la résilience en milieu insulaire », Géoconfluences, septembre 2020, mis à jour en mai 2024.

Document 2. Photographie aérienne verticale de Saint-Pierre et lieux cités dans l’article

orthophoto

 

1. De la destruction à la reconstruction, au prisme d’une géohistoire

Le désastre que fut la destruction de Saint-Pierre a été suivi de la reconstruction d’une toute petite bourgade, appauvrie, en lieu et place de la capitale économique de la Caraïbe. En 1900, Saint-Pierre est la deuxième ville de la Caraïbe par sa population derrière La Havane, mais elle supplante cette dernière par l’importance de son rôle économique.

1.1. La catastrophe a figé l’image de la ville

L’éruption du 8 mai 1902 fit 28 000 morts et détruisit complètement la ville. Cette nuée ardente ne fut que la première d’un ensemble de huit dont la plus importante toucha tout le Nord de l’île le 30 août (document 3).

Document 3. L’éruption de 1902–1905, qui toucha le Nord-Ouest de l’île

Carte

L’éruption du 8 mai 1902, qui fit 28 000 morts, avait été précédée par celle de 1851 : celle-ci, peu importante (en vert sur cette carte), n’avait affecté aucune zone habitée et avait renforcé l’idée erronée que la ville était à l’abri des éruptions. Le 30 août, une autre nuée ardente toucha notamment Morne-Rouge et L'Ajoupa-Bouillon et fit environ 1 300 morts supplémentaires. Carte réalisée d’après les travaux de Guillaume Lalubie. AIHP-GEODE. Cartothèque UAG n°530 : « L’éruption de 1902-1905, la moitié de la surface de l'édifice détruite par le souffle du paroxysme ».

La ville n’était plus la capitale administrative de la colonie depuis fort longtemps, ayant été supplantée par Fort-de-France dès 1692. Cependant Saint-Pierre était un important centre d’affaires et un centre du commerce et de l’industrie, notamment grâce au sucre, mais aussi aux produits dits « exotiques » (ananas, bananes) qui irriguaient toute l’Europe. Son influence, prépondérante en Martinique, dépassait le cadre insulaire et la ville rayonnait sur toute la Caraïbe. C’est là que résidaient les élites martiniquaises : la population béké aisée (population blanche descendante des grands colons) y était importante (négociants, commissionnaires, armateurs, propriétaires des sucreries et des rhumeries). L’urbanisme était donc d’une qualité sensiblement supérieure au reste de l’île : moins de cases en bois, plus de maisons en pierre, des rues pavées, un tramway hippomobile, un des premiers éclairages urbains électriques, une chambre de commerce (document 8), un théâtre de 800 places, réplique de celui de Bordeaux…

C’est cette opulence qui lui valut l’appellation de « Petit Paris ». Cette expression d’époque, utilisée dans la littérature sur la ville et par les habitants ayant conscience de leur singularité, est certes liée à l’architecture, à ses nombreuses églises, mais aussi à sa vie culturelle (Saint-Pierre comme Paris avait ses intellectuels, ses maisons d’édition) et au fait qu’elle était une ville de plaisirs interlopes (à Paris comme à Saint-Pierre, ville de marins, les « bordels » étaient nombreux…). Derrière ces représentations, on retrouve la thématique de « la ville et son double » (Monnet, 1993) : toute grande ville véhicule une mythologie propre qui navigue entre une représentation vertueuse (la Jérusalem céleste), ici marquée par la présence de nombreuses églises et d’une cathédrale, et une vision condamnable (Babylone, Sodome…) ; depuis 1902, de nombreux contes locaux puis des romans attribuent d’ailleurs la catastrophe à une sanction divine contre cette cité pécheresse. En somme, depuis lors, à Saint-Pierre « une conscience de la ville s’élabore, donnant naissance à des légendes urbaines relayées par la littérature » (Charles-Nicolas, 2018, p. 325). La destruction de Saint-Pierre a figé l’image d’une « glorieuse cité », d’une « capitale oubliée », donc d’une grande ville. Il n’y avait pourtant que 26 000 habitants en 1902, à peine 2 000 de plus qu’à Fort-de-France, le port (« le mouillage ») était en déclin depuis l’essor de la marine à vapeur. L’image de « Saint-Pierre 1902 » est pour partie une reconstruction postérieure : la mémoire est une reconstruction permanente… et les représentations de Saint-Pierre perpétuent un souvenir qui ne correspond pas tout à fait à la réalité de l’époque.

Document 4. Saint-Pierre, au lendemain de la catastrophe
Photographie ancienne

Source : Archives territoriales de la Martinique.

Photographie ancienne

1.2. Reconstruction ou création d’une nouvelle localité ?

Fallait-il reconstruire Saint-Pierre ou non ? Les autorités semblent avoir louvoyé au lendemain de la nuée ardente (Ursulet, 2019) : la ville perdit son statut de commune en 1910 et fut rattachée au Carbet, avant de le retrouver en 1923, actant par-là, vingt ans après la catastrophe, le choix définitif du repeuplement. En réalité, celui-ci avait commencé dès le lendemain de la destruction. Environ 500 personnes vivaient à Saint-Pierre en 1910 : populations antérieures qui avaient fui juste avant le 8 mai avant de revenir, mais aussi installation de populations nouvelles par un effet d’aubaine. Toutes élirent domicile dans les décombres, soit grâce à la construction de cases adossées à des pans de murs anciens, soit par des constructions nouvelles, en profitant des gravats. Autant de pratiques qui correspondent à une « réappropriation urbaine » (Desse et Hartog, 2001). En 1917, alors même que Saint-Pierre n’était plus une commune, le gouverneur de l’île inaugura dans les vestiges de la Place Bertin, ancien cœur de la ville, une statue au nom symbolique : « Saint-Pierre renaissant de ses cendres ».

Document 5. Les premières reconstructions de la rue Victor-Hugo (vers 1909)

Photographie ancienne

Sources : Archives territoriales de Martinique.

Le retour de populations se poursuivit jusqu’aux années 1960, Saint-Pierre comptant alors plus de 6 000 habitants, avant de connaître un nouveau déclin à partir des années 1970. Pendant la même période, Fort-de-France était passé de 24 000 à 100 000 habitants. Depuis les années 1970, les populations pierrotine et foyalaise déclinent, à la fois du fait du vieillissement de la population, des départs en métropole, mais aussi de recompositions internes au profit du Sud de la Martinique, notamment de la plaine littorale du Lamentin à Rivière-Salée du fait de la périurbanisation.

Document 6. Saint-Pierre et Fort-de-France : deux destins démographiques croisés en Martinique

Graphique

Outre son déclin démographique, la population de Saint-Pierre a également été marquée par des recompositions sociales fortes et par un niveau de pauvreté beaucoup plus important que celui que connaissait « la Venise tropicale » [2]. En effet, après 1902, les populations békés les plus aisées ne se sont pas réinstallées à Saint-Pierre mais ont préféré le Sud-Est de l’île (Le Vauclin, Le François…). Le repeuplement de la commune s’est donc fait progressivement par des populations pauvres. De nos jours encore, avec 1 195 euros par mois, le revenu médian est à Saint-Pierre le troisième plus faible des communes martiniquaises après deux autres communes du Nord, Macouba et le Prêcheur (Insee, 2020). On recense 26 % de logements vacants et 35 % de logements dégradés en ville (CEREMA, 2020), ainsi qu’un très fort taux de logements sociaux (30 %).

Il n’y a donc pas eu à proprement parler de « reconstruction » de Saint-Pierre, mais la création d’une nouvelle et modeste bourgade en lieu et place du « cœur vibrant de l’île » (voir encadré 1). Marquée par une sociologie assez différente, par un urbanisme inévitablement de moindre qualité, cette nouvelle commune n’est donc pas une histoire du Même (Foucault, 1966). Pourtant, la reconstruction, dans sa volonté de s’ancrer dans un rappel au passé, va donner des gages au mythe.

 

2. Une reconstruction du Même : recréer la « Perle des Antilles » ?

À Saint-Pierre, le passé est particulièrement actif. Il a influencé l’urbanisme de la ville, il sous-tend sa mise en tourisme actuelle et influe sur son avenir.

2.1. Privilégier la continuité dans la recréation de la ville

La ville s’est reconstruite exactement sur le même site alors que les avantages initiaux de celui-ci n’existaient plus au XXe siècle : le mouillage, moins adapté à la navigation commerciale, était en déclin, la baie de Saint-Pierre étant plus exposée aux vents et aux fortes houles que celle de Fort-de-France. Vers l’ouest, ce site est très contraignant du fait de la présence d’un escarpement (hauteurs de La Poudrière, de Roche Enchaînée) et a imposé une reconstruction limitée au bord de mer (document 7). La ville aurait techniquement pu être rebâtie beaucoup plus au nord, dans le quartier du Fort. Mais, pour les habitants, il y avait une raison objective de rester au même endroit et de rebâtir sur les ruines : au lendemain de 1902, la propriété des terres n’a jamais été vraiment remise en cause. Si une grande partie des békés est partie, la question foncière a joué un rôle majeur dans le choix de la réinstallation pour les populations plus modestes. L’habitat informel qui s’est développé à Saint-Pierre a même bénéficié à partir de 1917 d’une « prime à la reconstruction répartie dans les régions sinistrées (…) destinée exclusivement aux propriétaires qui ont reconstruit en remplacement d'une maison ou d'un immeuble » (Belvon, 2023). C’est ce qui explique, de nos jours encore, le dédoublement du cœur de ville entre le mouillage et le centre, héritage historique et handicap actuel. Les deux rues (rues Bouillé et Victor Hugo, anciennement Grand Rue) qui traversaient Saint-Pierre du nord au sud relient encore les quartiers de la ville (le Fort, le Centre, le Mouillage) et permettent tant bien que mal la traversée de Saint-Pierre (document 1). Le choix de reconstruire sur le site initial a donc aujourd’hui des conséquences en matière de circulation : les rues, très étroites, peu adaptées au transit, sont, en l’absence de rocade, le lieu de passage des nombreux camions en provenance du nord : depuis l’éruption, les sablières du Prêcheur alimentent toute l’île en remblais, graviers, sables… Ce qui est frappant, c’est que Saint-Pierre fonctionne comme un archétype : dans leur article de 1995, Géraldine Trajent-Tran et Christian Grataloup firent de « Saint-Pierre 1902 » un « modèle urbain » et dressèrent un chorème correspondant presque exactement à Saint-Pierre au XXIe siècle.

Document 7. Le site de Saint-Pierre depuis l’embarcadère

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Au fond, la Montagne Pelée (1 395 m), au centre de l’image, en noir, le Mémorial (voir document 9). On remarque sur la droite l’étroitesse du site du fait de l’escarpement. Cliché de Catherine Bras, 2026.

La volonté de continuité dans la recréation de la ville est également visible à une autre échelle par la construction de bâtiments rappelant ceux de 1902 : la cathédrale n’est pas la seule illustration de la volonté de la ville de se redresser, tel « Phoenix renaissant de ses cendres », selon le discours des guides touristiques (encadré 1). En 1992, une « Maison de la Bourse » fut construite place Bertin (document 8) sur les fondations et à l’identique de l’ancienne chambre de commerce détruite en 1902. Cette opération eut une portée symbolique forte : le bâtiment était avant 1902 le poumon économique de la Martinique voire de toute la Caraïbe. « Archétype de l’architecture créole », comme l’énonce le site de la mairie, elle est aujourd’hui un espace municipal affecté au service patrimoine de la Ville de Saint-Pierre ; elle abrite l’office du tourisme et accueille des expositions.

En 1995, c’est l’ensemble de la place qui fut repensé de manière à en refaire le cœur de la ville : elle fut pavée et les halles de 1923 furent rénovées de manière à symboliser « la résilience et l’adaptation de Saint-Pierre » (les termes sont du Musée du patrimoine, un guide touristique en ligne). En 1991, la restauration de la rue Monte-au-ciel [3] à l’aide d’archéologues obéit aux mêmes logiques. Certes, tous les bâtiments de 1902 n’ont pas été refondés : la maison de santé et le jardin botanique ont disparu ; le théâtre, tout comme la prison et son célèbre cachot de Cyparys [4], sont des ruines que l’on visite désormais. Cependant, l’ampleur et la systématisation des reconstructions à l’identique témoignent de cette volonté de rebâtir Saint-Pierre 1902, à tel point que l’on peut parler d’un « aménagement mythique du territoire » (Monnet 1993). La présence des ruines, autant que les bâtiments reconstruits à l’identique, contribuent ainsi à faire de Saint-Pierre un musée à ciel ouvert, un témoignage figé du cours de l’histoire interrompu par l’éruption.

Document 8. La place Bertin vers 1900 et de nos jours
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À gauche : carte postale ancienne, vers 1900, domaine public (source). À droite : cliché de Catherine Bras, 2026.

La question de la reconstruction est indissociable de celle de ses acteurs. Au départ, il s’agissait moins des autorités locales que des représentants de l’État (le gouverneur dans le cadre colonial puis les autorités départementales). De nos jours, la pauvreté de la commune limite son action. Malgré tout, une impulsion dans le sens de la patrimonialisation fut donnée de 1988 à 2001 par le maire Eugène Pierre-Charles qui avait la « volonté de créer une identité collective pierrotine, une identité patrimoniale instrumentalisable à des fins économiques » (Bouteiller, 2021 p. 33). Par ailleurs, le millefeuille des territoires joue désormais à plein : ainsi, la rénovation récente de la cathédrale a été impulsée par la Communauté d’agglomération du Pays Nord Martinique (CAP Nord), par la Collectivité territoriale de Martinique (CTM), par l’État (Direction des affaires culturelles), par le FEDER mais aussi par des dons de mécènes privés martiniquais, ce qui a réduit la participation de la commune – propriétaire et maître d’ouvrage – à moins de 5 % du coût final de la rénovation.

2.2. La mémoire touristifiée : Saint-Pierre, ville de mémoire, d’art et d’histoire

Saint-Pierre fut la première ville d’outre-mer à recevoir le label Ville d’Art et d’Histoire en 1990. C’est encore, en 2026, la seule de Martinique à le détenir. Outre la reconnaissance formelle de l’intérêt du site, cette labellisation permet d’obtenir des aides de la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) et des subventions. C’est dans ce contexte que furent réalisés les travaux de la rue Monte-au-ciel, de la Maison de la Bourse et de la place Bertin. Le label engendre des obligations allant de la sensibilisation des habitants, de la préservation du patrimoine à l’obligation d’une présentation de celui-ci, notamment par la mise en place de panneaux et de circuits dédiés (documents 10 et 11).

La conséquence de cette visibilité retrouvée est l’accélération de la mise en tourisme. Certes, le phénomène est ancien et est lié au mythe : depuis le début du XXe siècle, les touristes visitent la « Pompéi des Antilles », cette ancienne « Venise tropicale » qui ne possède pourtant aucun canal. Saint-Pierre est ainsi devenu un des hauts-lieux du tourisme en Martinique. Il y aurait plus de 500 000 visiteurs par an, ce qui en fait le deuxième site le plus visité derrière la plage de la Grande Anse des Salines, dans le Sud de l’île. La ville offre aux visiteurs quelques sites dits « incontournables » par les guides touristiques, dont le cachot de Cyparys, un ossuaire, deux musées (le Centre de découverte des Sciences de la Terre, inauguré en 2004 suite au centenaire de la catastrophe, et le Mémorial de la catastrophe, document 9) et plusieurs circuits touristiques (documents 10 et 11). Seize sites sont inscrits ou classés à l’inventaire des monuments historiques, et depuis 2012, 32 installations artistiques, les « totems » sont positionnés en entrée de ville : objets classiques des cultures amérindiennes, ils symbolisent le lien entre le passé et le futur de la ville et témoignent d’un renouveau urbain.

L’essor de ce tourisme mémoriel connaît néanmoins des limites. Saint-Pierre ne possède que très peu d’hébergements : elle n’est qu’au 21e rang des 34 communes martiniquaises pour le nombre de lits touristiques. Elle n’attire donc qu’un faible nombre de personnes pour un séjour, si ce n’est dans un cadre particulier : c’est un spot de plongée de renommée mondiale du fait des nombreuses épaves liées à la catastrophe. En effet, 394 navires furent incendiés et coulés le 8 mai 1902 : de nombreuses embarcations de pêcheurs mais aussi de très gros navires. Du fait de la valeur archéologique du site, des campagnes de fouilles ont été menées par l’Université des Antilles et le ministère de la Culture. Des épaves ont été mises en tourisme depuis une trentaine d’années : en 2012, avec l’aide de l’État et de la Région, la ville créa un mouillage réservé aux plongeurs et un balisage du site.

Document 9. Le mémorial de la catastrophe

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Le mémorial de la catastrophe de 1902 est l’ancien musée Franck Perret, plus ancien musée de Martinique, construit en 1933 pour témoigner de l’événement. Complètement rénové en 2019 grâce à des fonds privés (fondation Hayot) dans le cadre d’une délégation de service public, il est situé sur une ancienne batterie militaire, au-dessus des ruines des « magasins du figuier », un quartier d’anciens entrepôts liés au trafic portuaire. Cliché de Serge Bourgeat, 2026.

Document 10. Panneau de l’office du tourisme, Maison de la Bourse

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Document 11. Un des 33 sites du parcours touristique

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Le slogan de l’affiche joue sur la dimension historique mais aussi sur le fait que la baie de Saint-Pierre est un spot de plongée de renommée mondiale du fait de la présence de nombreuses épaves (« Plongez »). L’environnement volcanique et marin est suggéré par l’aplat bleu, évocation fondue d’un volcan et d’une vague. Cliché de Serge Bourgeat, 2026. De nombreux panneaux explicatifs jalonnent l’itinéraire de découverte des ruines. Ils comprennent tous des explications historiques, des plans et des photographies anciennes qui font sentir l’épaisseur historique du lieu, mais aussi le logo Ville d’Art et d’Histoire (ici en haut sur la gauche) et un lien vers un podcast téléchargeable au nom évocateur : « Le souffle de Saint-Pierre. Mémoires incandescentes ».  Cliché de Serge Bourgeat, 2026. Pour mieux lire le contenu du panneau, cliquez ici.
Encadré 1. Le discours des guides touristiques, relais de la mémoire ou du mythe ?
a. Brochure du service patrimoine de la commune
  • « Perle des Antilles, Petit Paris, Venise tropicale, Pompéi de la Caraïbe, Phoenix renaissant de ses cendres, autant de surnoms donnés à Saint-Pierre. »
  • « Unique ville d’art et d’histoire soufflée par un volcan, son architecture et son patrimoine se découvrent sous et sur les cendres de l’éruption. »
  • « Ville magnifique, ville détruite, ville résistante. »

Source : Anne Jégouzo et Manon Kouby. Parcours Saint-Pierre. Brochure créée par le Service Patrimoine Culture Tourisme de Saint-Pierre. Disponible sur le site de la mairie

b. Les discours de quelques guides touristiques (2026)
  • Pour Lonely Planet, il s’agit « d’un Pompéi sous les tropiques » ; « la jadis glorieuse cité, surnommée à l'époque "le Petit Paris des Antilles" s’est peu à peu reconstruite à partir des années 1920. […] il semble que l’ombre de la catastrophe plane toujours sur la ville et que ses 5 000 habitants (…) vivent toujours comme si le volcan devait se réveiller à chaque instant. »
  • Selon le Petit Futé « La "capitale" oubliée, l'ancien "Petit Paris" des Antilles, la ville du mont Pelé… Les appellations ne manquent pas pour qualifier Saint-Pierre, ancien centre de l'activité économique et culturelle de la zone caraïbe, dont l'existence s'est brutalement arrêtée le 8 mai 1902. »
  • Le Guide du routard note que Saint-Pierre est « une ville au passé aussi riche que tragique. Surnommée le "Petit Paris des Antilles", elle fut le cœur vibrant de l’île, réputée pour sa prospérité et sa vie culturelle animée, avec des théâtres et une population cosmopolite. Cette époque glorieuse prit fin brutalement le 8 mai 1902, lorsqu’une éruption dévastatrice de la montagne Pelée raya la ville de la carte en quelques minutes, causant la mort d’environ 30 000 personnes. Aujourd’hui labellisée « Ville d’Art et d’Histoire » depuis 1990, Saint-Pierre renaît de ses cendres. »

Source : sites internet des guides

2.3. Quel avenir face à un « passé actif » ?

Les politiques d’urbanisme de Saint-Pierre ne diffèrent apparemment pas de celles d’autres communes comparables : au vu des caractéristiques de la population, la question sociale est prioritaire ; les problèmes de circulation, de voirie sont également au cœur des débats locaux, tout comme celui de la revitalisation de commerces, souvent en déclin. Comme d’autres communes, la ville bénéficie du Programme national de revitalisation des centre-bourgs, de l’OPAH (Opération programmée pour l’amélioration de l’habitat) et, comme Pointe-Noire en Guadeloupe, d’un COROM (contrat de redressement outre-mer) permettant à l’État d’aider les communes rencontrant de graves difficultés financières.

Lire aussi : Aness Garrush, « Pointe-à-Pitre, une ville-centre décroissante face à ses défis », Géoconfluences, octobre 2025.

Pourtant, plusieurs singularités, liées à la mémoire et à l’histoire de la ville, distinguent fondamentalement la ville des communes de taille similaire. Très prosaïquement, tout d’abord, le simple entretien des ruines a un coût disproportionné pour la commune (de 500 000 à 1 million d’euros par an [5]). Surtout, Saint-Pierre est au cœur de grands projets. Le plus médiatisé, porté par l’écrivain Patrick Chamoiseau, directeur du programme, fut celui du Grand Saint-Pierre. Lancé en 2010 dans le but de dynamiser le Nord Caraïbes et soutenu par la Collectivité Territoriale mais aussi par l’État, le Grand Saint-Pierre se voulait une réponse à « la menace de l’île urbaine » (Chamoiseau, 2011) où tout est concentré dans la région de Fort-de-France. Il s’agissait de développer des « zones d’attractivité régionale majeure » autour de Saint-Pierre mais aussi des Trois-Îlets dans le Sud de l’île, des espaces « destinés à dynamiser l’urbain, l’économique et le social AUTOUR DU CULTUREL, en vue d’une dynamisation équilibrée de l’ensemble du pays ». La concertation citoyenne fut privilégiée, notamment par des « ateliers de l’imaginaire ». Il s’agissait donc de développer une attractivité économique et culturelle. Différents projets concrets furent envisagés, dont la reconstruction du théâtre, détruit en 1902. En 2013, la mission du Grand Saint-Pierre invita en résidence un ensemble d’étudiants martiniquais, métropolitains et haïtiens en urbanisme, aménagement, histoire, droit… Il s’agissait de réaliser un « Atlas du passé actif et du potentiel présent » chapeauté par le CAUE (Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et de l’Environnement). La formulation de « passé actif » est ici révélatrice du rôle de l’histoire singulière de la commune : le passé influence de manière déterminante son présent et son avenir. La ville est désormais un laboratoire pour les urbanistes : comment arriver à une « métamorphose de l’activité urbaine », mais aussi à une « métamorphose identitaire et culturelle » (CAUE 2016) ?

Le projet de Grand Saint-Pierre est désormais abandonné en raison de son coût, de son ambition, mais aussi de divergences politiques. Saint-Pierre s’est donc reconstruite dans des habits trop grands ; dans les faits, on a assisté, selon les mots de Fanny Benitez (2019), à une bifurcation territoriale entre « Saint-Pierre 1902 » et la ville actuelle : il n’y a pas vraiment eu de pérennité urbaine, pas de vraie résilience… alors même que cette idée est partout affichée (un « Phoenix se relevant de ses cendres », encadré 1).

Conclusion

Le passé a fortement marqué les discours sur la ville, et la catastrophe de 1902 a donné naissance à la légende d’un paradis perdu. « Saint-Pierre 1902 » recoupe d’autres mythes, autrement plus célèbres : on peut penser à toutes ces fins du monde, à l’Atlantide, à l’Ultima Thulé voire à Shangri-La, à ces villes célestes et continents engloutis.

« Saint-Pierre 1902 » est pour partie une construction intellectuelle postérieure à 1902, les villes créant leur propre mythologie (Lynch, 1960 ; Monnet, 1993). Le « Petit Paris des Antilles » ne correspond donc que pour partie à une réalité historique. Il véhicule cependant nostalgie mais aussi tourisme et muséification.

En revanche, ce qui différencie ce cas d’une Ultima Thulé ou de l’Atlantide, c’est que Saint-Pierre a eu une existence propre avant 1902. Ici la mémoire, même déformée, crée le territoire. Les ruines ont influencé l’urbanisme depuis la reconstruction. Les vestiges sont nombreux, ils sont parlants : ruines relevées, entretenues, valorisées, réappropriées ; ils sont évocateurs d’un passé idéalisé mais aussi et surtout d’un « passé actif ».

Cet héritage trop grand guide donc encore l’aménagement de cette si petite ville. La réhabilitation de la cocathédrale en 2024 en est l’exemple le plus net. Outre celle d’un « aménagement mythique » (Monnet, 1993) il faut donc mobiliser la notion d’imagibilité, amenée par l’urbaniste Kevin Lynch (1960) : les villes ont une capacité à créer une image individuelle et, partant, mentale collective, et cette image a une influence durable non seulement sur la planification urbaine mais aussi dans la psychologie environnementale. Cette imagibilité touche les Pierrotins, mais aussi l’ensemble de la population : tout Martiniquais a eu dans sa famille une victime directe ou indirecte de la catastrophe.

« Vivre avec les ruines », selon l’expression de Chloé Bouteiller (2021), telle semble être la destinée de Saint-Pierre, condamnée à ressembler à cette image fantasmée de « Petit Paris des Antilles ». Toutefois, loin de tout fatalisme, c’est aussi « Vivre des ruines » comme en témoignent un certain dynamisme local, la reconstruction de la cocathédrale ou l’afflux croissant de visiteurs.

Bibliographie

[1] L’ensemble des qualificatifs concernant Saint-Pierre et utilisés dans ce texte sont référencés dans l’encadré 1. Tous sont des révélateurs de l’épaisseur du mythe.
[2] L’appellation vient d’un ouvrage de Salavina de 1909 : « Saint-Pierre. La Venise tropicale, 1870-1902 ». Selon l’auteur, à Saint-Pierre, « comme à Venise, le plaisir occupait constamment tous les habitants ».
[3] Cette rue était avant 1902 une des plus animées de la ville. En 1991, sa restauration eut une charge symbolique forte. Selon Salavina (1907-1909) « là, s'amusaient rageusement, la populace, les marins et les soldats de passage dans la ville. Ils s'y livraient à d'effroyables orgies, à des bacchanales impossibles à décrire. Le bal finissait ordinairement par des bagarres formidables, des combats à coup de triques, de verres et de bouteilles ! »
[4] Louis-Auguste Cyparys fut un des deux survivants de la catastrophe. C’est toutefois le seul à avoir acquis une certaine célébrité et il incarne toute la force du mythe : il fut en effet protégé par les murs de son cachot dans lequel il était enfermé pour ivrognerie (il fut donc « sauvé par le rhum »). Des légendes locales font de lui un condamné à mort, seul survivant d’une mort qui toucha ses juges. Cyparys fut par la suite enrôlé par le cirque Barnum aux États-Unis pour y être exhibé.
[5] Source : entrevue avec le maire, Christian Rapha, en janvier 2026, par Antilla.

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