28 octobre "Journée Internationale du Créole" : commémorer jusqu'à quand ?

Raphaël CONFIANT

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   Il y a trente-neuf ans, en 1983 donc, à l'initiative de l'île de la Dominique, était instaurée la "JOURNEE INTERNATIONALE DU CREOLE", cela chaque 28 octobre. 

   Très rapidement, les Seychelles, l'île Maurice, Haïti et Sainte-Lucie lui emboitèrent le pas suivis, deux ans plus tard par la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane. Enfin, les diasporas créoles d'Europe et d'Amérique du Nord s'y mirent à leur tour. A noter que dans certains pays, comme Trinidad, la Louisiane et Cuba, où subsistent des poches de locuteurs créolophones, le 28 octobre donne aussi lieu à des célébrations autour de la langue et de la culture. 

   Longtemps, à la Martinique, cette journée n'intéressa pas grand monde et fut portée à bout de bras par l'association BANNZIL KREYOL ainsi que par l'OMDAC d'Yves-Marie Séraline. Aujourd'hui, tout le monde s'y met et c'est une excellente chose d'autant que de "Journée du Créole", la célébration est passée à "La Semaine du créole" et finalement, au "Mois du créole". Ce qui est également excellent.

   Mais...

   Les défenseurs du créole en Guadeloupe-Guyane-Martinique-Réunion devraient se garder de tout triomphalisme car dans ces "Territoires français d'Outremer", aucune politique linguistique n'a été définie à ce jour par les collectivités locales. On s'est contenté de mettre en bilingue certains noms de quartiers ou de bâtiments publics mais une vraie glottopolitique comme celles qui ont cours depuis longtemps en Polynésie, en Haïti, en Corse, au Québec ou en Catalogne se fait encore attendre. Il y a bien eu dans le programme du Gran SANBLE, en 2015, l'annonce de la création d'un Institut du Créole et des Langues de la Caraïbe, mais ce dernier ne fut jamais mis en place au cours des cinq ans de cette mandature. Par contre, en Haïti et à Maurice, une "Akadémi kréyol" a été créée et aux Seychelles, "Lenstiti kreol" existe depuis une bonne trentaine d'années. La Réunion a aussi créé son Lofis la lang kreol la Rényon en 2004.

   En Martinique, ce sont les universitaires (sous la houlette du GEREC, groupe de recherches dirigé par le Pr Jean Bernabé) qui se débrouillèrent tout seuls, pendant trois décennies, pour pouvoir mettre en place, à l'Université des Antilles, une licence, un master et un doctorat d'"Etudes créoles", d'une part, et qui, de l'autre, luttèrent pied à pied avec le Ministère de l'Education Nationale pour obtenir la création d'un CAPES de créole (en 2000) et d'une Agrégation de créole (en 2021). Les politiques se sont toujours contentés de lettres de soutien qui ne mangent pas de pain. Y compris les "nationalistes" ou "souverainistes", ce qui fait de la Martinique, le seul pays au monde où la question de la langue n'est pas au centre des revendications nationalistes. Partout ailleurs, au Québec, en Corse, en Catalogne ou en Polynésie, c'est l'inverse. Cette impéritie des politiques martiniquais a de graves conséquences que nous illustreront à l'aide de l'exemple suivant : des professeurs (es) des écoles, ex-instituteurs et institutrices, enseignent à nos enfants sans connaître un seul mot de créole. Or, à Tahiti, par exemple, nul ne peut occuper un poste de professeur des écoles s'il ne parle pas et ne sait pas écrire le tahitien. Il ne s'agit aucunement d'une question raciale car un étranger (Européen, Antillais, Réunionnais etc.) qui vit depuis longtemps dans ce pays et parle donc la langue peut parfaitement enseigner en Maternelle ou en Primaire. 

   Nos "nationalistes" ou "souverainistes" martiniquais ne semblent pas avoir compris que le maintien de notre identité commence par l'école et cela dès le plus jeune âge. Pendant qu'ils agitent leurs grands mots d'ordre de "décolonisation" ou de "libération de la Martinique", ils ne se rendent même pas compte que les nouvelles générations s'éloignent inexorablement de notre langue et de notre culture. Cela a pour conséquence un confusionnisme généralisé chez celles-ci qui se vivent soit comme françaises soit comme africaines soit même comme "citoyens du monde". Croire donc qu'il suffit de bien gérer lorsqu'on est au pouvoir, de construire des routes, des ponts ou des écoles etc...pour convaincre les Martiniquais que l'accession à la souveraineté, fut-ce progressivement, est une nécessité, revient en fait à "charroyer de l'eau dans un panier". Nos enfants de 8 ou 15 ans, nos jeunes de 18 à 30 ans, ont déjà eu largement le temps d'être déculturés ! Il est vrai que notre corps politique martiniquais se compose majoritairement de sexa-septua-octogénaires. 

   Est-il encore temps de redresser la barre ? 

   C'est à voir...

   Car enfin, pourquoi les jeunes Martiniquais s'impliqueraient-ils dans la lutte pour la souveraineté s'ils ne se sentent plus...Martiniquais ? Déboussolés, ils partiront dans le "Tout-Monde" pour ne plus jamais revenir au pays natal sauf pour des vacances ou bien ils se jetteront dans les bras des idéologues afrocentristes ou noiristes lesquels nous bassinent avec Toutankhamon ou la Porte du Non-Retour, mais qui semblent incapables de comprendre que le premier soutien que nous devons demander à l'Afrique, c'est que les quelques cinquante pays qu'elle comporte exigent à l'ONU que la Martinique soit inscrite sur la listes des pays à décoloniser. Ces états africains pourraient parfaitement obtenir l'appui de pays arabes, asiatiques et sud-américains ! 

   Pour en revenir à la "Journée Internationale du Créole", elle est en train de sombrer dans le "commémorationnisme", ce penchant que nous avons de célébrer l'Insurrection du Sud de 1870, l'OJAM, Décembre 59, Février 74 ou Février 2009 sans que cela nous oblige à quoi que ce soit d'autre. Au lendemain de ces commémorations, chacun retournera à ses petites affaires comme si de rien n'était. Ainsi, le 29 octobre au matin, la défense et promotion de la langue créole passeront à la trappe jusqu'au...28 octobre de l'année suivante ! 

   Il ne s'agit pas de dire que la lutte pour la langue est plus importante que celle qui est menée contre l'oligarchie békée, la bourgeoisie de couleur, le chômage, la destruction des terres agricoles, la corruption en col blanc, la fuite de notre jeunesse hors du pays, le chlordécone, l'économie de comptoir, le trafic de drogue et d'armes etc...

   Il s'agit de dire que le combat pour la langue et la culture créoles est TOUT AUSSI IMPORTANT que ceux-ci.

   Rien de plus...

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