Un fouille-la-terre à la recherche de vers bèlè

de Rudy Rabathaly

Rubrique

L’auteur de ce recueil de poèmes intitulé « Contes & paroles bèlè » et sous-titré « Polyphonie et esprit des bons-lieux) se nomme Jean-Marc Terrine. Et dans ce nom de famille, on y trouve clairement la racine Terre. Alors, loin d’être un hasard, Jean-Marc est comme tous ceux qui portent ce nom, à des degrés divers, un fouyatè. Un fouille la terre non pas dans une recherche béate de ses souches-nombrils généalogiques, mais plutôt dans l’exploration des kòd yanm qui attachent ou davantage, qui mare nos âmes ou encore nos esprits à la terre sur laquelle on nait, on travaille, on trime , on danse, on chante, on pleure et on meurt

Avant Jean-Marc, dans la famille, il y a eu Jean Micko qui dans le même esprit de défriche de la culture de nos arrières-pays, et armé autant de sa filiation de fils de conteur et maître tanbouyé que de sa science de l’architecture, va chercher à donner de l’air aux contes et paroles bélè. Une démarche particulièrement audacieuse tant sur le plan ethnologique que politique. Pouvait-on revisiter le sacré ?  Retrouver l’espace du bel lè ?  Se réapproprier ses bons-lieux , ses paroles-gestes, son larel d’origine ?

Cette invitation à respirer à pleins poumons, tous les oliwon du bèlè insufflée par Micko, Jean-Marc va l’expirer jusqu’à donner souffle à une ontologie poétique et polyphonique de cet esprit des bons lieux.

Et en guide de ces chemins, le poète va faire trace, il enjambera morne et rivières, prendra course courir à grands vents dans les herbes couresse des savanes et coulera doucine dans les rivières à grosses roches.

« Routes pour étourdir mes ombres,

échapper au quotidien qui me tient

échappé      chapé         japper 

pour créer de nouvelles zones 

des bons lieux            des bel lè

zones blanches imaginaires

qui marquent de leurs pieds poudrés   ma route sans réseau

 qui trace lespri chimen            traces pieds…»

Et dans le jardin péyi de la langue, Jean-Marc Terrine va cultiver son alphabet poétique. Le grouillement de ses vers en marqueur du compostage de la terre-résistance va s’emmêler « à la voix-réponse qui chante derrière la voix-devant. » De ce fouille-terre va fleurir les voix des maitres et cette voix qui : « parle toujours avec le corps, tout le corps même l’esprit-corps pour vivre dans le lieu avec l’espace habité : vivre dans des bons-lieux avec le vivant. »

 Dans cet ouvrage que l’on pourrait lire autant pour rythmer un lasotè que comme déclamation dans les feu lakouzémi de Monchoachi, Terrine s’inscrit sans fignolage, en poète de cette terre des esses, 

« terre nue battue,         griffée

damée par des méharées sauvages

terre sienne brûlée

tassées par pas et pieds bêtes…» 

Et tel le paysan posant un pied sur son madjumbé, Terrine pose sa main sur sa plume en terre. 

« Poète

ta main dans les friches

et les nouveaux déserts

tu écris tes poèmes pour arroser      féconde

la terre

éteindre la folie. »   

Cette folie que l’auteur veut circonscrire fait écho à la « parole sauvage » du poète Monchoachi en lutte lui, contre cette parole barbare, cette parole déchéante qui ne dialogue plus avec l’invisible mais qui ne s’exprime que dans la conformité du raisonnable. L’auteur de Lémistè s’engage aussi pleinement pour la pour la préservation du « lieu » qui « n’est pas un espace supportant et souffrant aménagement et agencement. »

Des tangentes, des fugues, des déroutemens, des ou wey ou pa wey que s’approprie sans difficulté Jean-Marc qui, comme Monchoachi invite le lecteur à un re-découvrement, c’est-à-dire à ne jamais occulter l’ombre du présent.

Sans aller jusqu’à déceler de la barbarie dans la « modernité » du bèlè porté aux nues et avec sincérité par des éveilleurs de conscience sur notre imaginaire, sur la valorisation de notre langue, notre musique et autres mises en évidence des ferments oblitérés de notre culture. 

Jean-Marc Terrine ouvre cependant clairement la voie à la fois à un autre imaginaire et à une autre pratique de penser non strictement le bélè mais au-delà, l’esprit des bons-lieux. En clair, sortir du souffle unique de la ronde bèlè pour ouvrir l’espace vers par exemple, des expériences de défense communautaires, de développement des solidarités, de résistance alimentaire, de circuit de consommation, de transmission de savoirs des anciens…

Une philosophie mais également une morale voire même une foi en l’esprit des bons-lieux qui resterait peut-être dans des travaux futurs à rapprocher ou comparer sur le plan ethnologique (même si cela est évoqué dans l’ouvrage) à d’autres pratiques rituels et pas seulement dans la Caraïbe, invitant à penser le monde. On perçoit chez l’auteur, la crainte d’un dévoiement de toute la manière de vivre des alentours nés de lespri bèlè au profit d’un encerclement fétichiste ou pire folklorique.

Pour les amoureux pratiquants ou non du bèlè ou simplement pour les soupirants de la beauté, l’ouvrage de Terrine aura sur nous, un effet cathartique d’une redoutable efficacité : celui de nous purger des vers insidieux et discriminatoires des faux poètes de la liberté.

Préférons à entendre les poètes qui :

«…aiment regarder la nuit

et les conteurs qui ont peur du soleil noir

zénith du grand midi qui brûle la peau

mettent leurs chapeaux pour se protéger et attendent…

moment propice pour chanter-conte sans perdre la voix. »

Rudy Rabathaly

√ Jean-Marc Terrine : « Contes et paroles bèlè, Polyphonie & esprit des bons lieux » Ed. Jean-François Desnel 12,90 €

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    02/04/2025 - 06:03

    ...en la présentant sous un jour édulcoré", est-il écrit en fin d’article... C’EST PEU DIRE!!! Lire la suite

  • Dans les deux affaires, il s'agit pourtant de fonds européens...

    KI KOTE ?

    Albè

    01/04/2025 - 10:28

    Ki koté i ka graté grenn dépité-a ? Adan an lasansè ?

    Lire la suite
  • Dans les deux affaires, il s'agit pourtant de fonds européens...

    Rectificatif

    Karl

    01/04/2025 - 10:26

    Il fallait lire « Albè, bom bè », mais Albè a dû rectifier!!!

    Lire la suite
  • Dans les deux affaires, il s'agit pourtant de fonds européens...

    Une énigme?

    Karl

    01/04/2025 - 10:21

    Mé non Albè, nom bè, y pa ka graté gren-li, y ka graté gré dépité-à

    Lire la suite