À propos de la poésie de Lenous Guillaume-Suprice (Nounous)

Alain Saint-Victor

Rubrique

La poésie n’est pas forcément du vers et des rimes (…). Un poème est une tentative de nous ouvrir les yeux pour voir ce qu’on ne regarde plus.  Jean Cocteau

 

Il y a une mémoire d'au-delà de la mémoire : c'est ce qui remonte à la surface grâce à ces grands coups de sonde que constituent l'acte poétique. Aimé Césaire

 

Un jour, alors que je faisais part à Nounous de ma difficulté à comprendre la poésie, il m’a tout simplement répondu d’un air ponctué d’une franche candeur : « Laisse-toi aller ! »

 

Ce « Laisser-aller », je l’ai appliqué non sans difficulté et sans risques en lisant et relisant son dernier recueil de poèmes Nuit Rhapsodie[1].

 

Inutile de chercher une versification qui laisse transparaitre à ciel ouvert et dans sa totalité le sens du poème. Tel est l’écrit de Nounous, et dès Alcool d’une nuit et d’autrefois l’on se trouve plongé dans l’histoire qui semble celle d’une payse encastrée dans la mémoire peut-être d’un voyageur cherchant sa route, peut-être dans la conscience d’un aventurier en quête de liberté, mais en bute à de multiples obstacles :

 

« À l’inverse du rapprochement

   sa solitude son ennui laissés

   sans épanchement

 

   À l’échelle du quotidien

   ses nuits ses heures passées

   à craindre des complots

 

   Au tableau des attentes

   sa fougue sa passion émasculées

   à grands coups de mépris »

 

Ainsi se suivent plusieurs strophes où le poète passe en revue à l’aide de puissantes métaphores les turpitudes et affres d’une conscience éclaboussée :

 

« Assez souvent

   on doit éteindre la clarté des oreilles

   pour ne pas entendre la cacophonie des maitres

   d’hier et d’aujourd’hui

   en leur démoniaque huis clos

   au démantèlement de son édifice à distinction »

 

Le poète trace et cherche sa voie dans la tourmente : avant de se (re)trouver, il doit briser les chaines de toutes « ces nuits d’angoisse » et se débarrasser « des chiennes de puces ». Le chemin est long et les strophes ne se suivent pas, pourtant l’idée d’une quête de soi (et peut-être sur soi) les traverse, et cette quête prend vie grâce à ce puissant souffle poétique, mais elle n’est pas simplement repli sur soi, elle est surtout constat d’un monde en quête de « survivance » où

 

« il y aura des voix ignées, d’autres

  indignées, et certains, malgré tout le ramdam

  autour, se réveilleront longtemps après la chouette

  de Minerve, tout juste le temps d’être bien au fait

  des largesses du malheur… »

 

Sartre dans son Mallarmé voyait les poètes de la génération de l’après 1848 comme des « orphelins de Dieu[2] ». Dieu étant mort, « ils ont ressenti le Grand Naufrage comme une mutilation. Tout étourdis d’être sur terre, ils ne savent pourquoi ils sont nés et ils détestent leur contingence. » La Poésie est devenue seul repère, force créatrice, dans un monde vide, dépourvu de sens. Mais les évènements de 1848 ne consacraient pas uniquement la mort de Dieu, la bourgeoisie triomphante n’avait cure de cette quête d’une nouvelle « spiritualité » et n’offraient aucun repère à ces poètes, dont certains se sont assumés « maudits ».

 

Pour Nounous, la question est tout autre : la poésie est ancrage dans un monde réel, sans une quelconque « nostalgie divine ». Elle exprime de part et d’autre un désir d’émancipation de soi. Mais aussi à l’égard d’une certaine emprise sociale :

 

« Il n’y a peut-être pas pire asservissement

   que celui que l’on réserve à soi-même

   et le malheur est dans le vide

   autour de soi provoqué par agacement

   non dans la verdure de l’accomplissement

   au fond de la joliesse des mains en marche par jonction

   non plus dans le territoire des souvenirs

   quand l’humour se fait en largesse

   car en riant l’on s’enrichit d’un peu d’amnésie

   face à l’intransigeance des tourments »   

 

Nuit Rhapsodie termine par un message d’espérance, qui ne relève pas de l’optimisme, mais plutôt de la conscience de l’importance du combat à mener

 

« …pour ouvrir une aire d’opiniâtreté, d’apprentissage du bonheur

   dans la plus ancienne et les nouvelles écoles du faubourg, où

   cœurs qui s’y activent s’engagent à polir la pierre d’un idéal… »

 

Selon moi, il ne fait aucun doute que la poésie de Nounous s’inscrit dans le grand courant littéraire qui depuis Maïakovski en passant, près de chez nous, par Magloire-Saut-Aude, Davertige, Cavé, bouleverse « les valeurs d'ordre » (Barthes).

 

[1] Lenous Guillaume-Suprice, Nuit Rhapsodie (Poésie). Les Éditions du CIDHICA, Montréal 2023

[2] Jean-Paul Sartre, Mallarmé. La lucidité et sa face d’ombre. Éditions Galimard, 1986

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