Lettre ouverte à mes amis de la Guadeloupe et de la Martinique

Gordon Henderson

Rubrique

La géographie ne peut pas continuer à être réorganisée selon les anciennes cartes coloniales. Pour que commencent enfin les premiers pas vers l’unité caribéenne...

Chers amis guadeloupéens et martiniquais,

Je vous écris non pas comme un observateur extérieur, mais comme un voisin, un frère caribéen et, désormais, un Franco-Dominicais.

Voilà près de cinquante-six ans que je vis, travaille, crée et partage une grande partie de mon existence parmi vous, mes voisins français de la Caraïbe. Mon parcours personnel et artistique s’est construit entre la Dominique, la Guadeloupe, la Martinique et la France hexagonale. J’appartiens aujourd’hui, par l’expérience, par la culture et par la citoyenneté, à plusieurs de ces espaces à la fois.

Lorsque je suis arrivé en Guadeloupe, au début des années 1970, on me considérait comme « un Anglais ». La Dominique n’était pas encore indépendante. Elle demeurait une colonie britannique et, dans l’esprit de beaucoup, tout ressortissant d’un territoire placé sous administration britannique était simplement anglais.

À cette époque, la grande majorité des Guadeloupéens et des Martiniquais se considéraient avant tout comme Français. Ils en étaient fiers. À l’école, plusieurs générations avaient appris à réciter cette célèbre formule : « Nos ancêtres les Gaulois. » L’histoire officielle enseignée dans les manuels scolaires parlait abondamment de la Gaule, de la monarchie française et de la Révolution, mais beaucoup moins de l’Afrique, de l’esclavage, des peuples autochtones, de la Caraïbe et des véritables racines de nos sociétés créoles.

Nous vivions pourtant sur les mêmes terres caribéennes, baignées par la même mer, façonnées par des histoires comparables et habitées par des peuples dont les langues, les musiques, les cuisines, les croyances et les traditions se répondaient d’une île à l’autre.

Mais nous étions encore séparés par les drapeaux, les administrations coloniales, les langues officielles et, surtout, par l’idée que nous nous faisions les uns des autres.

Au fil des décennies, les perspectives ont évolué, tant sur le plan politique que culturel et identitaire. J’ai rencontré des Antillais qui n’avaient véritablement pris conscience de leurs origines africaines qu’après leur arrivée dans l’Hexagone, où ils furent souvent perçus, et parfois directement désignés, comme Africains. Cette expérience les obligeait à regarder autrement leur identité, leur histoire et la place réelle qu’ils occupaient dans la société française expliqué par les gens comme Césaire, Fanon, etc...

Le mouvement du Black Power aux États-Unis, la pensée anticoloniale et la montée d’une nouvelle conscience noire ont également trouvé un écho dans nos îles. La musique a participé à cette évolution. Certaines de mes chansons, notamment « Travay pou ayen », ont suscité des discussions sur notre histoire, notre identité, notre condition sociale et notre citoyenneté.

Peu à peu, une autre lecture du passé a émergé. Les débats sur l’autonomie politique et l’indépendance ont refait surface à différentes périodes. Ils n’ont pas toujours conduit aux mêmes conclusions, mais ils ont au moins permis de poser des questions qui, autrefois, semblaient interdites.

Plus tard, le développement du tourisme régional, les festivals de musique et la multiplication des échanges culturels ont encouragé les déplacements entre les îles. Des Guadeloupéens et des Martiniquais ont découvert plus directement Sainte-Lucie, la Dominique, Antigua, la Barbade, Trinidad, la Jamaïque et d’autres territoires de leur propre région.

Le rapprochement avec la CARICOM a fini, lui aussi, par entrer dans le débat public et politique.

En tant que Caribéen profondément attaché à l’idée régionale, je considère tout cela comme un progrès. Un progrès lent, imparfait, parfois hésitant, mais un progrès réel.

Cependant, une chose continue de me déranger sur ce chemin : la difficulté persistante de certains médias, qu’ils soient privés ou publics, à reconnaître pleinement la géographie caribéenne en dehors du cadre colonial.

La Guadeloupe présente naturellement la Martinique comme son île sœur. Elle peut même étendre cette proximité institutionnelle jusqu’à la Guyane, située sur le continent sud-américain. Pourtant, la Dominique, qui se trouve physiquement entre la Guadeloupe et la Martinique, demeure trop souvent absente du récit régional.

Même lors de certains événements naturels, des bulletins et des reportages évoquent successivement la Guadeloupe et la Martinique, comme si l’espace situé entre les deux n’existait pas. On saute par-dessus la Dominique, non pas nécessairement par hostilité, mais peut-être par habitude institutionnelle, linguistique ou mentale.

Or la géographie ne peut pas continuer à être réorganisée selon les anciennes cartes coloniales.

Je ne demande à personne de renoncer à sa citoyenneté française, à ses convictions politiques ni au statut institutionnel qu’il souhaite défendre. L’unité caribéenne ne signifie pas l’effacement des identités nationales ou administratives. Elle commence simplement par la reconnaissance d’une réalité : avant d’être Français, Britanniques, Néerlandais ou citoyens d’États indépendants, nous habitons tous la même région.

Nos frontières politiques furent dessinées ailleurs. Notre géographie, elle, ne ment pas.

Pourquoi la Dominique ne serait-elle pas considérée comme une île sœur de la Guadeloupe et de la Martinique ? Pourquoi Sainte-Lucie, Antigua ou Montserrat seraient-elles culturellement plus éloignées que la Guyane, alors qu’elles partagent avec nous la même mer, des histoires parallèles, des langues créoles apparentées et des traditions qui se croisent depuis des siècles ?

By the way, j'adore la Guyane!!!!!

Nous pouvons conserver nos passeports différents sans avoir des imaginaires séparés.

Les premiers pas vers l’unité caribéenne ne commenceront peut-être pas par de grands traités ni par des discours prononcés lors de sommets officiels. Ils commenceront lorsque nos médias parleront réellement de nos voisins, lorsque nos écoles enseigneront l’histoire de la région, lorsque nos artistes circuleront davantage, lorsque nos populations apprendront à mieux se connaître et lorsque nous cesserons de regarder la Caraïbe uniquement à travers les anciennes fenêtres coloniales.

Avec tout le respect que je dois aux différentes sensibilités politiques, je pose donc cette question :

Quand allons-nous enfin comprendre que, dans la Caraïbe, la mer ne nous sépare pas ?

Elle nous relie.

Gordon Henderson

Artiste caribéen et Franco-Dominicais

https://fondaskreyol.org/article/caribbean-greatest-obstacle-viable-music-industry-caribbean-itself

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