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Note préliminaire : la sonorisation posant problème, la voix parfois basse des intervenants, l’écho dans l’hémicycle, la complexité de certaines productions, tout cela peut faire que mon récit ne restitue pas tout à fait ce qui a été proposé par chacun. Mais je pense n’avoir pas trop déformé dits et pensées)
L’association LLKM (Liannaj pou Lang Kréyol Matnik) a organisé un Konsit (colloque, rencontre, in dictionnaire créole de R. Confiant) autour de cet important problème de la traduction (transbòdaj, néologisme, in dictionnaire des néologismes créoles de R. Confiant) de textes divers dans notre langue historique, le créole.
L’occasion en était belle, puisque toutes les réflexions se faisaient autour du lauréat du prix de l’association Balisaille, 2023, gagné par Isambert Duriveau pour sa traduction en créole martiniquais du « Cahier du retour au Pays Natal », d’Aimé Césaire.
A la table d’honneur, messieurs Georges Dru et Joseph Gallonde qui président aux destinées de LLLKM. La CTM, notre Assemblée régionale, était représentée par madame Michelle Montrose en charge de la culture. Etaient présents aussi, des invités de qualité pour leur savoir et implication dans les actions culturelles, connus aussi dans leur fréquentation, l’étude et l’usage du créole : Wolan Davidas, Fransin Narèce, Marijosé Desnel, Térèz Léotin, Joset Burlet-Miatékéla.
Dans la salle 30 à 35 passionnés et loyaux qui veulent être témoins de l’avancée de notre langue, qui quoique l’on dise est un véritable ciment au quotidien et assure vaille que vaille un minimum de cohésion dans ce foutu Pays-Nôtre. Il faut souligner la présence de notre ami autrichien, assistant de créole sur le Campus de Schœlcher et une dame italienne, peut-être, qui est chez nous pour une étude linguistique de notre langue historique.
Le Président de séance, Joseph Gallonde, prend la parole en créole pour remercier l’assemblée et continue en rappelant l’objet de son association LLKM.
Madame Michelle Monrose dit tout son intérêt pour le créole en tant que Martiniquaise et enseignante. En tant qu’élue, elle indique les actions de L’Assemblée régionale pour promouvoir notre langue. Financement, logistique et elle met en avant la signature d’une récente convention qui est la résultante, l’aboutissement de tous les combats menés en faveur du créole.
Elle soutient les projets de traduction. La traduction doit faire vivre la langue. Elle poursuit sur l’intérêt que l’on doit apporter à cet événement annuel qu’est « la dictée créole », événement culturel, voir scientifique et pédagogique. Elle dit aussi qu’il y a à prendre en compte l’aspect esthétique de notre langue, tout comme l’aspect soft-power et la diffuser partout pour infuser la culture créole elle-même. En matière économique et commerciale, la publicité doit faire voir le créole au quotidien sur les panneaux. En conclusion, elle encourage l’association LLKM et les participants à continuer ce travail en profondeur sur l’étude et l’appropriation de notre langue.
C’est autour de Daniel BARDURY, véritable barde du créole, d’intervenir. Daniel BARDURY est docteur en langue et culture régionale et spécialiste de la grammaire cognitive du créole martiniquais.
Pour traduire, il est nécessaire de décoloniser l’esprit. Comment – référence à P. Chamoiseau -en effet traduire dans ta langue quand ton imaginaire est noyé dans celui de l’Autre. C’est trouver une équivalence une correspondance avec l’autre langue, dont nous vivons le monde. Dans l’acte de traduire, nous faisons en sorte qu’une langue reçoive l’esprit de l’autre. Traduire c’est naviguer d’un esprit à l’autre, c’est aller d’un monde à l’autre. Traduire ce n’est pas du copier-coller ni du mot à mot.
Thérèse Léotin, est titulaire d'un diplôme universitaire en langue et culture créoles (DULCC) et défenseur acharnée de notre langue et de notre culture. Elle évoque les années où il était difficile de se faire éditer en langue créole. Pour elle, traduire, c’est faire se côtoyer langues et cultures dans un respect mutuel. C’est faire les langues se fréquenter de près. Traduire, c’est faire les langues parler et se parler.
Josette Burlet-Miatékéla (JB-M) est une éminente éducatrice martiniquaise, militante culturelle et présidente de Karib Kréyol Òganizasion(CACO, K@KO). Elle fait la présentation de l’invité d’honneur : Isambert Duriveau.
Pour elle, Isambert Duriveau est un homme au service de son Pays-Martinique. Il est né à Saint-Pierre, a grandi au Morne Vert et habite le, Carbet. Ancien élève du Lycée Schœlcher et détendeur d’un baccalauréat scientifique « C » de l’époque, il poursuit ses études de mathématiques et de physique à l’UER Sciences (Unité d’Etudes et de Recherches) de Martinique. Dans la vie, il sera à la fois enseignant, sculpteur sur bois et pierre, poète, marqueur de pawol et traducteur. Il est membre de l’association Watabwi, orchestre de conques de lambis dont il joue avec excellence. Toutes ces activités tendues vers le même but, la même vision du Pays. Son regard sur le pays et sa formation seront à la base de la conception de son travail. Il est un défenseur fondamental de la langue créole et (recueil de proverbes créoles traduits en anglais, en espagnol et en français et préfacé par le Professeur Bernabé) parcourt le Pays pour le saisir à bras le corps, puis nous en délivrer l’essentiel et la beauté. Ce faisant, il se l’approprie, le comprend mieux et peut alors adapter une pédagogie pour l’enseignement de notre langue. Isambert Duriveau est un passeur de cette mémoire et des traditions contenues dans la roche qui est un support de la mémoire du Pays. Ce Pays dont il révèle la poésie de la vie dans son ouvrage, co-écrit avec J-M Terrine, « Lasotè, poésie de vie dans les Pitons de la Martinique ». Là encore, il s’agit, dans ces mornes, de mettre à l’honneur l’espace-terre, le travail-solidarité et la transmission de nos savoir-faire à nous-mêmes et à ceux qui viendront demain. Selon JB-M, Trois verbes caractérisent Isambert Duriveau : Conserver –Valoriser – Transmettre.
Traduire le « Cahier du Retour au Pays natal » d’Aimé Césaire, un tour de force. Il fallait garder tout ce qui initialement faisait l’originalité et la distinction de ce texte. Et surtout un rythme essentiel. En quelque sorte, Isambert Duriveau a sculpté le texte de Césaire pour lui donner une forme, celle qu’impose le créole. Traduire serait sculpter, donner une forme autre sans trahir l’original pour autant.
Isambert Duriveau commence son propos en affirmant que nous faisons tous chaque jour de la traduction. Et qu’il n’en est pas à son premier coup d’essai. Il a dès 1986, fait des stages en langue créole avec Les Professeurs Bernabé, Relouzat, Confiant et Lambert-Félix Prudent.
Il rappelle la production de son recueil de proverbes créoles illustrés, présentés en trois autres langues. Il rappelle aussi la traduction en créole du livre de notre historien, Armand Nicolas : «L’insurrection du sud de la Martinique - 1870 ». Il poursuit avec sa traduction en créole de la préface de la nouvelle de Fernand T. Fortuné : « L’enfant qui avait arrêté le soleil », rédigée en en français par Raphael Confiant. Isambert Duriveau a aussi illustré cet ouvrage. Il a travaillé sur la transcription en créole du scénario d’un film que prépare la réalisatrice martiniquaise Camille Mauduech sur des événements qui ont marqué la Martinique. Il annonce la traduction créole, en cours de révision, de la nouvelle de Fernand T. Fortuné : « Pas de deux ». Enfin il achève la présentation de son travail avec une traduction en créole du poème « La Cadène » d’Aimé Césaire, faite pour une exposition à Berlin, en 2025.
Concernent sa traduction du Cahier, il confie que connaître Césaire (homme malicieux) depuis pas mal d’années avait été une aide nécessaire. La réalisation aussi, sur bois et pierre du Pays, de nombreuses sculptures du poète lui a appris à connaître l’homme, et cela a été l’occasion d’entrer très fort en contact avec sa poésie et l’homme derrière les mots magiques et conquérants. Des mots raz-de-marée.
La poésie est une arme de combat contre le colonialisme, l’aliénation, le racisme. « La poésie est une arme chargée de futur », comme disait Gabriel Célaya.
Césaire est dans la lignée des grands poète libérateurs, tels José Marti, Pablo Neruda, Frederico Garcial Lorca, Louis Aragon, Victor Hugo, Mahmoud Darwich.
La poésie de Césaire se cherche dans le plus profond de soi, dans les tréfonds mêmes de l’individu.
Mais Césaire n’a pas écrit dans une totale abstraction. Il est né à Basse-pointe, côte atlantique. Il a été nourri par son environnement, par la Montagne Pelée, par les paysages marins comme terrestres, les gens et son voisinage. C’est pourquoi, Isambert Duriveau, avant même de traduire ce fameux premier vers du Cahier, a jugé utile et nécessaire de sillonner Basse-Pointe , sa campagne et ses environs pour s’imprégner de ce qui avait fait la jeunesse de Césaire et qui va le pousser plus tard à entrer en poésie et déconstruire la métrique existante afin de créer une nouvelle poétique. Chez Césaire, le rythme des mots, la structure linguistique sont plus proches du jardin créole que des jardins de Versailles. Cette poésie est une vraie musique, la sonorité suffit pour être emporté. Le sens viendra après.
Il fallait donc une traduction créole à la hauteur de l’œuvre originelle, une nouvelle pawol qui elle aussi peut traverser la mer, enjamber les montagnes et naviguer vers l’horizon.
Le débat a ensuite tourné autour du fameux premier vers du cahier : « Au bout du petit matin », qui devient sous la plume de Isambert Duriveau : « A laba di jou ».
L’on a pu regretter que certains passages de la traduction d’Isambert Duriveau n’ont pu être lus en public.
Il a été développé l’idée que les possibilités du créole, à ce jour n’ont pas encore été explorées. Tout pourra être traduit en créole.
Nous devons amour, fidélité à la langue créole, à nos ancêtres, à nos paysages, à notre culture à notre Pays.
La deuxième partie de ce Konsit était réservée à des marqueurs de pawol qui ont exposé leur travail, leurs parcours dans la langue et leurs tribulations dans cette langue qui est parfois rétive et qu’il faut bousculer et qui doit se soumettre à des néologismes ou se rehausser en créant des concepts de vie ou de philosophie. Cette langue ne se livre pas facilement. Il faut la dompter et cela a été répété par Wolan Davidas : « que les possibilités du créole, à ce jour n’ont pas encore été explorées ».
Wolan Davidas, est un écrivain, enseignant et créoliste martiniquais. Avec Fransin Narèce, auteur martiniquais prolifique, dramaturge et ancien professeur d'anglais, il se livre à la lecture alternée de textes français eux-mêmes traduits en créole. Leur idée est de montrer que le travail de traduction est bien la fréquentation d’une pensée et d’une culture. Comme cela a été évoqué plus haut, faire parler les langues et faire se parler les langues dans le respect mutuel. Notons que Fransin Narèce nous a quelques fois interpellés sur la similitude des structures de nos phrases créoles avec celles de la langue anglaise.
Wolan Davidas, qui est un spécialiste du philosophe Spinoza et qui est fortement habité par les pensées contenues dans son « ETHIQUE » et relatives au corps humain, a transféré la question essentielle de Spinoza « Que peut le corps humain », en « Que peut le Corps des Antillais ».
Il n’est pas question ici de développer ni le contenu de la pensée de Spinoza, ni celle de Wolan Davidas.
En résumé, ce dernier a surtout voulu monter que soumettre les concepts spinoziens à l’aune de la traduction créole n’était pas une mince affaire, car il fallait trouver dans notre propre culture, la possibilité de transposer les concepts abstraits, philosophiques et métaphysiques novateurs de l’époque (17° siècle) dans notre langue, qu’il faut à un moment ou un autre contraindre. Il a insisté sur l’adaptation complexe des notions de Dieu, de bien et de mal.
Marjosé Desnel (M-JD) éminente enseignante martiniquaise, professeure certifiée et traductrice spécialisée en créole et en allemand.
Installée au Lamentin, en Martinique, elle travaille activement à combler le fossé entre le folklore européen classique et la culture caribéenne locale en traduisant des histoires célèbres en créoles régionaux. Dans une revue allemande, elle prend connaissance d’un article qui met en avant les œuvres d’une peintre africaine qui inclut dans son esthétique les œuvres de Césaire et de Glissant. Marijosé Desnel se pose alors la question de savoir s’il nous faut absolument traduire seulement ce qui parle de nous. Le Petit prince a été traduit en papiamento (Aruba, Bonaire et Curaçao). Elle se lance alors dans la traduction du Petit prince, du Petit Nicolas et 9 autres contes de Grimm, Andersen et Perrault. Ces contes sont faciles à lire, mais «c’est pas nous ». Donc pas facile à traduire. Comment dire le blé, la couleur blonde des cheveux, le journal. Il faut trouver des correspondances, des concepts identiques, voire être novateur. J’ajoute que les 9 contes ont été traduits (en collaboration avec Hector Poulet) en créole guadeloupéen et martiniquais. Là aussi il faut, je pense, bien cogiter.
Enfin, M-JD conçoit, qu’avec le temps, certains choix de mots, voire de concepts peuvent changer. Elle pense que le traducteur, même sans trahir, ne peut être objectif.
Marijosé Desnel a aussi produit des DVD pour intégrer la langue antillaise dans la modernité (Science, technologie etc…).
Josette Burlet-Miatiékéla (J B-M) revient au micro pour une analyse linguistique pointue de la phrase suivante extraite de la proclamation de Louis Thomas Husson, le 07 Avril 1848 : « Suposé quelque chose pas bien, il faut aller dire ça au Maître yonne par yonne ».
J’ai retrouvé sur Google les précisions suivantes sur HUSSON pour éclairer les propos de J Burlet-Miatékéla.
« Dans le contexte de l'abolition de l'esclavage en Martinique en 1848, le nom Husson fait référence à Louis Thomas Husson, un avocat et conseiller municipal créole blanc ( béké ) qui fut nommé directeur provisoire de l'Intérieur par le gouvernement provisoire français ».
Éloge des maîtres : Afin de gérer la transition sociale, il affirmait que les « bons maîtres » parisiens avaient demandé cette liberté pour eux, tentant subtilement de présenter la bourgeoisie blanche des planteurs comme des bienfaiteurs plutôt que des oppresseurs.
Liberté sous contrôle : Il a explicitement ordonné à la population de rester « docile aux ordres de vos maîtres » et de terminer la récolte de sucre en cours avant que tout décret légal de Paris n'entre en vigueur (prévu pour août).
Revenons à l’extrait :
La phrase est donc extraite, nous dit J B-M, d’un texte à la fois administratif et politique. Exsudent manifestement de cette courte phrase, les notions d’ordre, de travail et de comportement social. Bien que l’abolition approche, ce texte est bien le reflet d’une société qui ne veut pas disparaître trop vite.
Le problème posé à J B-M et ses amis : Comment transposer ce texte en créole moderne ? Ne pas le considérer comme « un français banane ».
Méthodologie :
Partir d’une langue et arriver à la même langue. Est-ce une traduction? Oui, une traduction intra-linguale.
Mais, à l’époque, était-ce vraiment déjà du créole ? On ne peut, à proprement parler, affirmer qu’il s’y trouvent des fautes de créole. Il faut analyser la phrase dans son contexte historique, politique et social.
A qui s’adresse Husson ? De quel pouvoir il relève ou quel pouvoir exerce-t-il encore ? Quelles tensions et signification des relations sociales dans cette période de transition ?
Toutes ces questions préalables sont nécessaires pour ne pas trahir le sens de cette injonction dans une traduction moderne en créole. Traduire, mais ne pas en trahir le sens. Bien réfléchir sur ce que l’on changera et sur ce que l’on gardera. Moderniser la langue ne doit pas servir à moderniser (problème d’anachronisme) la pensée de Husson.
A la fin de sa savante intervention, M B-M n’a pas donné de solution pour la traduction ni en Gerec 1, ni en Gerec 2, de « Suposé quelque chose pas bien, il faut aller dire ça au Maître yonne par yonne ».
Elle a laissé chacun, avec les garde-fous posés par la méthodologie, libre de se lancer dans l’affaire.
Le Président Joseph Gallonde a clôturé ce Konsit anlè transbòdaj kréyol en remerciant intervenants et participants. Il a renouvelé son souhait de voir notre langue devenir officielle dans tous les domaines. Il a demandé aux intervenants d’offrir leur contribution à l’Association (LLKM). Il a aussi plaidé pour la constitution d’un fonds d’archives au sein de l’Association.
©Fernand T. FORTUNE
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