Nicolás Guillén, ou l’incarnation poétique du métissage cubain

Né en 1902 à La Havane, Nicolás Guillén, poète et activiste cubain, a pris place dans le cœur de son peuple par son engagement auprès de lui, contre la « domination blanche ». Retour, près de 25 ans après sa mort, sur cette voix métissée de la poésie cubaine, chantant les charmes de son île, et son espoir en l’avènement d’une société plus juste.

Ombres que moi seul j’aperçois, mes deux grands-pères m’accompagnent. Javeline d'os aigu, tambour de cuir et de bois : mon grand-père nègre. Collerette autour du cou large, grise armure guerrière : mon grand-père blanc » [Nicolás Guillén]. Cet extrait, tiré de son poème La ballade des deux grands-pères écrit en 1934, pourrait résumer l’œuvre et l’homme. Ce métis, se définissant lui-même comme un « noir à la peau claire et aux cheveux convenables », va placer le thème du « nègre » au centre de son œuvre. Homme de la négritude, il luttera contre le racisme et affirmera sa solidarité envers les peuples noirs, victimes d’injustices sociales. Poète du négrisme, la condition noire n’était pas pour lui un simple sujet de littérature, mais le cœur vivant de son activité artistique. Il va considérer le « nègre » comme une part entière, dans une poésie tellurique attachée aux coutumes, et aux croyances symboliques des Antilles. Il créera son propre langage poétique, par une intégration à l'intérieur de ses vers, des rythmes de la musique afro-cubaine. Alors oui, l’Histoire jette aujourd’hui la suspicion sur une partie de sa vie, et sur la puissance de son engagement politique à partir des années 1950, et sur son adhésion au parti communiste, et la proximité avec le pouvoir castriste de cet écrivain qui reçut le « Prix Staline international pour la paix » en 1954. L’intérêt de son œuvre subsiste tout de même, et ce malgré l’humeur changeante de l’Histoire.

Guillén et la négritude

La négritude de Guillén s’exprimera par sa lutte pour l’intégration des individus noirs dans une société cubaine multiraciale. La vie se déterminait alors là-bas à l’aune de ses douleurs. Et les douleurs passées, marques indélébiles de quatre siècles d’esclavage, continuaient de la déterminer. Pour Guillén, l’intégration passait donc par un combat des descendants d’esclaves contre l’impérialisme et le néocolonialisme. Sa négritude était un état d’esprit. Il participait par elle à l’émergence d’une civilisation de l’universel, et prenait part à cette immense rosace, emplie de couleurs venues de tous horizons planétaires. Une rosace qui se proposait d’établir à la face du monde extérieur à l’Afrique, qu’il existait une personnalité négro-africaine, intrinsèquement et originalement différente de celle de l’Occident. Il va dans certains de ses poèmes défendre les valeurs traditionnelles et de retour aux sources africaines tel que dans son poème Chanson du Bongó tiré de Sóngoro cosongo de 1931.

Ce mouvement avait pour objectif de marquer définitivement des points à l’extérieur du monde noir. L’influence de la négritude francophone sera incontestable tout au long de son œuvre. Pour Aimé Césaire, écrivain martiniquais et fondateur de ce mouvement avec Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas, la négritude se caractérisait par « le rejet de l’assimilation culturelle, et d’une certaine image du noir paisible, incapable de construire une civilisation ». La valorisation de l’apport culturel africain et de ses représentants, ainsi que le rejet de la ségrégation raciale prôné par Césaire, apparaîtront comme les deux piliers de l’œuvre de Guillén. Le désir d’émancipation vis-à-vis de la culture européenne sera l’un des enjeux fondamentaux de sa littérature. Mais contrairement à un Césaire, les accents militants du Cubain sont dus à des raisons plus sociales que raciales. Sa négritude semble plus être une manifestation d’un esprit libéral, qu’une action à finalité politique. Pas de traces d’un courant national ou d’une véritable conscience raciale pour un poète d’ailleurs à la fois noir et blanc. Mais comment concilier la modernité à cette négritude qui s’appuie sur des valeurs plutôt ancestrales ? En somme, comment harmoniser la double exigence de la tradition et de la modernité cubaine ?

Guillén, « poète son » du négrisme

Nicolás Guillén (1902-1989), 1942 | Crédit Photo --- Casa Natal de Nicolás Guillén, Camagüey, Cuba. Diario La Nación.

Nicolás Guillén (1902-1989), 1942 | Crédit Photo --- Casa Natal de Nicolás Guillén, Camagüey, Cuba. Diario La Nación.

« Mes poèmes me servent à revendiquer la seule chose qu’il nous reste : la musique, en la mettant en lumière et en l’utilisant comme un élément poétique puissant », déclarait Guillén. Il va parvenir à construire une œuvre à la fois négro-africaine et cubaine. Il va revaloriser les valeurs populaires et symboliques des noirs caribéens en évoquant leurs danses rythmiques, chaudes, et sensuelles. Il parviendra avec ses acolytes du « negrismo », les écrivains cubains Alejo Carpentier et Emilio Ballagas, à acquérir une vraie acculturation de l’héritage africain.

« Poète son » de la littérature cubaine, Guillén se sert du rythme afro-cubain pour l’incorporer dans son écriture. Omniprésente dans des pans entiers de sa carrière, la musique n’a pas fait office chez lui de simple source d’inspiration, mais d’une sorte de matrice à un travail d’alchimiste. Il parvient à déplacer la musique des noirs cubains vers les territoires poétiques. Il va faire sonner le poème comme du « son cubano » en lui empruntant sa structure musicale. Motivos de son, écrit en 1930 sera l’acte de naissance du « poème son ». Tout y est ; la structure musicale, les personnages populaires et le « parler métis »,  né du mélange d’espagnol et de substrat africain.

« Mes sons peuvent être mis en musique, mais cela ne veut pas dire qu’ils soient écrits avec cette intention, mais plutôt avec celle de présenter de la meilleure façon possible des tableaux de mœurs et des personnages populaires, tels qu’on les voit s’agiter autour de nous ». La musique de ses poèmes lui permet d’évoquer la vie de son peuple, dans une société qui le marginalisait. Un peu à l’image d’un Langston Hugues, poète noir américain qui l’avait d’ailleurs poussé dans cette voie. Pendant les années 20, Hughes se servira, à l’intérieur de ses poèmes, du blues et du jazz du sud des États-Unis, dans un mouvement de renouveau de la culture afro-américaine.

Le négrisme hispano-caribéen de Guillén pourrait donc se comprendre comme une sorte d’union entre la culture négro-africaine, et la culture dérivant de la société cubaine de l’époque. Si la négritude relevait plus d’une attitude, le négrisme s’apparente un peu à l’action qui lui succède. « À l’attitude succède le mouvement. À la négritude succède le négrisme », expliquait Abanda Ndengue, inventeur de ce concept, dans son ouvrage De la Négritude au Négrisme paru en 1970. Un mouvement artistique, créatif, pour la revalorisation d’une civilisation. Nicolás Guillén, est parvenu à revaloriser et à réhabiliter le peuple afro-cubain. Réussite due notamment à la transposition de leurs structures musicales dans le domaine poétique. Il a fait du négrisme un instrument culturel révolutionnaire. La sauvegarde du « folklore cubain » d’origine africaine a permis aux noirs de l’île, passifs jusque-là, de devenir les acteurs principaux des œuvres poétiques et artistiques de Cuba à partir des années 30.

Aujourd’hui encore, on se souvient de ce poète, qui par son négrisme, a permis à des millions de Cubains de se sentir enfin, fièrement et pleinement noirs. Il a,en quelque sorte, fait de la négritude malgré lui.

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