Ola "ti pwason-an" pasé ? Mutation du langage maternel et transformation de l'imaginaire antillais

Roland Davidas

Rubrique

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"Le petit poisson" :

sé kon sa manman Matinik (ant 1960 jik finisman 1980) té ka nonmen "koko" tibolonm-yo.

Tout tibway ki ni jòdi-a oliwon swasant lanné anlè tet-yo, tann sa an bouch manman-yo oben granmoun kartié-a :

" Ferme ton pantalon, on voit ton petit poisson !"  

Sé té an manniè palé kréyol, magré fraz-la té an fransé ! 

An bel ti métafò,

an bel ti manniè palé anba fey,

an bel ti pawol-détounen.  

Men jòdi-jou, ka sanm pies manman pa ka palé kon sa ankò.

Ola ti "pwason" an pasé ?

 

Cet article propose une réflexion sociolinguitique et antropologique à partir de la disparition progressive d'une expression affective martiniquaise - "le petit poisson" - utilisée pour désigner le sexe du petit garçon. Expression française mais profondément inscrite  dans un imaginaire créole qui tend à être remplacée par le syntagme créolisant "ti koko'y".

Mais, il semble y avoir un paradoxe ?

En effet, "ti koko'y" est plus créole lexicalement, mais moins fort métaphoriquement que " petit poisson". 

Derrière la disparition du "petit poisson", n'y a t-il pas alors, une mutation du régime symbolique de la parole maternelle et, plus largement une transformation contemporaine de l'imaginaire antillais?

 

Annou suiv ti pwason-an pou wè !

 

I. Primié kout-senn : De "petit poisson" à "Ti koko"

 

Formellement française, la métaphore du "petit poisson" relevait bien d'un imaginaire créole. Elle inscrivait le corps dans le paysage maritime, introduisait une distance pudique, et participait d'un art du détour : le corps était inscrit dans un paysage métaphorique plutôt que dans la froideur anatomique.

Le "petit poisson" n'était pas un simple euphémisme :

c'était un terme hypocoristique... kidonk an ti manniè palé pou nonmen kò timanmay-la.  

Dans la pensée d'Edouard Glissant, le détour constitue non pas une esquive mais une stratégie esthétique et historique : dire sans frontalité, suggérer plutôt qu'exhiber, protéger et d'humaniser en même temps.

Le "petit poisson" relevait de cette économie symbolique : le corps de l'enfant était relié à la mer, à la vie et au frémissement. 

Aujourd'hui, l'expression tend à disparaitre, remplacée par des désignations plus directes, comme "ti koko" qui est un syntagme créole plus directe :

Fais attention, on voit ton "ti koko !", Pran gad, yo ka wè "ti koko-a ! ".

Ce déplacement invite donc à interroger l'évolution des pratiques langagières maternelles, mais aussi la transformation du rapport au corps, à la pudeur et à l'imaginaire dans la société martiniquaise contemporaine.

 

 

II. Dézièm kout-senn : pratiques langagières et pression normative

 

Le terme "petit poisson" circulait dans l'espace domestique martiniquais, façonné par la transmission intergénérationnelle des mères et des grands-mères. Il relevait d'un français domestique créolisé : le lexique était francisé, mais l'image et le sens appartenaient à l'imaginaire antillais.

Plusieurs évolutions contemporaines expliquent son recul :

* la standardisation accrue du français imposée par l'école et les médias;

*la fragilisation de la transmission orale traditionnelle

*l'influence croissante des discours institutionnels sur l'éducation sexuelle.

La nomination du corps devient aujourd'hui un acte encadré  par des recommandations pédagogiques et préventives.

Le langage maternel n'est donc plus seulement un héritage affectif : il devient un espace normatif. La parole maternelle n'est plus seulement héritière d'une mémoire culturelle ; elle devient le relais d'un savoir normé.

C'est pourquoi la métaphore cède le pas à la désignation exacte considérée comme gage de clareté et de protection.

La disparition du "petit poisson" traduit une transformation socio-linguistique profonde :

la parole maternelle antillaise se conforme aujourd'hui aux exigences de transparence.

 

III. Twazièm kout-senn : Du corps métaphorique au corps explicite

 

La substitution du "petit poisson" par "ti koko" marque un déplacement antropologique. La métaphore liait le corps au monde naturel; la désignation directe  recentre l'attention sur l'organe lui-même.

Est-ce que ce changement ne traduit pas au fond, une transformation du rapport à la pudeur?

Sans doute.

Car autrefois la pudeur était fondée sur le détour et l'image, aujourd'hui elle s'appuie sur la clareté du discours de la "manman" et la verbalisation explicite ("koko" étant un des termes créoles qui désigne directement le sexe de l'homme).

Le corps de l'enfant est désormais pensé dans des cadres médicaux, juridiques et psychologiques  qui privilégient la nomination exacte. La langue créole suit cette évolution.

Ainsi, le glissement linguistique /petit poisson/ koko/ reflète une reconfiguration plus large  :

le corps n'est plus d'abord inscrit dans un paysage symbolique, mais défini comme entitié individuelle à protéger et à nommer clairement.

 

III. Katrièm kout-senn : Paradoxe et reconfiguration de la créolisation

 

Le paradoxe est significatif : une expression française mais imaginairement créole cède la place à une expression  créole moins métaphorique. Le créole gagne du terrain sur le plan lexical, tandis que le geste créolisant - transformer le français par l'image - semble  s'affaiblir.

 

Il ne s'agit pas selon nous d'un recul du créole, mais d'une transformation de son régime symbolique. C'est peut-être plus grave diront certains...

Lamodènité ka fè, ni mwens "détou", mwens "dékoubay", mwens "mawonnaj" adan lang-lan.

la disparition du "petit poisson" révèle ainsi une contraction de l'espace intermédiaire où le français domestique ( fransé bòkay) pouvait être modelé par l'imaginaire créole.

 

Kout-senn lan bout/Conclusion

 

Le "petit poisson" ne constitue pas seulement une expression en voie de disparition; il témoigne d'un rapport ancien au corps. D'autres termes plus directs ont tendance à le remplacer aujourd'hui. C'est une mutation antropologique à laquelle il faut prêter attention :

on est progressivement en train de passer de médiations poétiques à des désignations explicite, de détours symboliques à des formes de transparence normatives.

Cette évolution n'est pas inquiétante en soi :  elle ne signe ni une perte ni une rupture au sein de la langue créole. Elle manifeste la capacité des langues et des imaginaires  à se reconfigurer face aux transformatons sociales contemporaines :

Pétet "ti pwason-an" ka najé toujou adan mémwa sé manman-an !

Toutefois, cette évolution invite à s'interroger sur ce qui se joue lorsque les métaphores fondatrices se retirent :

ce n'est pas seulement un mot qui disparait ici, mais une manière de relier le corps au monde.

(Roland DAVIDAS)

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