Quand le mythe caribéen de l'Ethiopie, paradis terrestre pour "le peuple noir", vole en éclats

       La guerre civile féroce, qui ravage l'Ethiopie des mois et qui n'est qu'un épisode dans la multitude de conflits qui affecte ce pays depuis des siècles, vient mettre à nu le mythe, forgé dans notre Caraïbe, de ce pays comme paradis terrestre pour "le peuple noir" ou "la race noire".

       Ce mythe a été forgé, comme chacun sait, par les rastas de la Jamaïque qui ont fait de l'Empereur Haïlé SELASSIE une sorte de dieu vivant et ont prôné le retour en Afrique des Noirs des Amériques. Il est vrai que l'Ethiopie est le seul pays africain à n'avoir jamais été colonisé. Il n'a été que brièvement occupé par les Italiens avant de leur infliger une mémorable défaite. Mais quand on dit "Ethiopie" dans la Caraïbe, notre ignorance fait que nous nous imaginons qu'il s'agit d'un seul pays avec un seul peuple, une seule langue et une seule religion, ce christianisme copte qui a construit ces magnifiques églises souterraines qui font partie du patrimoine mondial de l'humanité établi par l'UNESCO. Or, nous, Caribéens, nous trompons sur toute la ligne : 

 

  . peuples/ethnies : trois sont dominants démographiquement (les Amharas, les Tigrés et les Oromos), mais le pays compte aussi de nombreuses autres ethnies comme les Afars, les Somalis, les Giuragués, les Kaffas, les Sidamas etc...

 

   . langues : l'Ethiopie est une terre bénie pour les linguistes car elle compte pas moins de 90 langues et la langue officielle, l'amharique, n'est parlée que par 29% de la population.

 

   . religions : si le christianisme copte compte le plus de fidèles, il faut savoir que 40% des Ethiopiens sont musulmans (l'actuel premier ministre se nomme d'ailleurs Abiy AHMED) et que les religions animistes sont très présentes chez les ethnies minoritaires.

 

   On est donc très loin de l'image à la fois idyllique et caricaturale que se forgent les Caribéens de l'Ethiopie. On est loin du mythe rastafari qui a conduit environ 2.500 Jamaïcains à émigrer dans ce pays où Haïlé SELASSIE leur avait offert des terres dans les années 60 du siècle dernier, cela dans la région de Shashamene. Ils n'ont jamais pu s'intégrer à la population locale et les derniers qui restent, aujourd'hui pour la plupart septuagénaires, continuent à parler en anglais jamaïcain. 

   La férocité du conflit qui agite l'Ethiopie n'a rien d'extraordinaire ou de choquant.

   Elle montre simplement que ce pays n'a rien de différent des autres, qu'il n'est pas un paradis et que comme partout ailleurs à travers le monde, des populations qui vivent sur le même territoire peuvent s'affronter sauvagement. Ce fut le cas, en Europe, de la Yougoslavie qui, au terme d'atrocités sans nom, a explosé en six états différents : la Slovénie, la Croatie, la Bosnie, la Servie, le Kossovo et le Monténégro. L'Ethiopie avait d'ailleurs déjà perdu une partie de son territoire, l'Erythrée, devenu indépendant, au terme d'un conflit déjà sanglant, qui dura 30 ans (1961-1991) et fit des dizaines de milliers de victimes. Pire : une nouvelle guerre éclata entre les deux pays de 1998 à 2000 et n'aboutit qu'à des changements de frontières mineurs sur des territoires désertiques et très peu peuplés.

   Aujourd'hui, c'est le Tigré qui ne veut plus vivre avec le reste du pays et qui est entré en guerre. Demain, d'autres peuples, les Oromos (majoritaires au plan démographique : 34,5% de la population), très probablement, se battront pour conquérir leur indépendance. Savons-nous, dans la Caraïbe, que dès 1973, ils ont créé l'OLA (Oromo Liberation Army? En effet, en 1967, l'Empereur Haïlé SELASSIE avait interdit l'Association de défense macha et tulama, un mouvement social oromo, ordonné l'arrestation massive de ses leaders et de centaines de ses membres qui furent emprisonnés et pour certains exécutés dont leur chef, le général Tadesse BIRRU.

   Rares sont les peuples qui divorcent à l'amiable. Mis à part la Tchécoslovaquie qui s'est scindée en deux états : la République tchèque et la Slovaquie. La plupart du temps, les divorces se passent mal, très mal, et ce sont les populations civiles les premières qui en font les frais. On peut le regretter, on peut s'en indigner, mais c'est, hélas !, une loi historique depuis que le monde est monde. Dans le cas précis de l'Ethiopie, personne ne pourra dire que "c'est la faute des Blancs" puisque ce pays n'a jamais été colonisé. 

   Tout cela pour dire que les mythes, s'ils ont la vie dure, cachent en fait des réalités inavouables et que nous, Caribéens, n'avons aucun intérêt à en forger, surtout lorsqu'ils s'appuient sur une ignorance effarante des réalités historiques, culturelles et politiques de ces prétendus paradis (Ethiopie, Europe, Inde etc.). Notre paradis est ici, chez nous, dans la Caraïbe et nulle part ailleurs.

   NB. L'ONU vient de publier un communiqué déclarant que des crimes de guerre ont été commis et continuent de l'être dans l'actuelle guerre opposant l'Ethiopie et le Tigré...

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