En attendant cargo : Une lecture de La désapparition de Gerry L’Etang

Jean-Durosier Desrivières

Si l’on prend bien le pouls du champ littéraire franco-créolophone, si l’on suit bien les tendances, attitudes et habitudes nouvelles des lecteurs de ce champ, l’on peut aisément admettre que le grand public, antillais-français spécialement, n’est nullement en attente du dernier roman qui illustrerait l’esthétique de la créolité dont Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant faisait l’éloge[1]. Ce qui n’empêche au premier roman individuel de Gerry L’Etang, La désapparition (après Fillette Lalo, avec Dominique Batraville[2]), d’arriver dans le paysage des lettres caribéennes, avec une parole de Confiant propulsant l’auteur comme « une nouvelle voix de la créolité, à la fois singulière et puissante ». Certes l’on peut attester les traits d’une telle esthétique, tardive, dans le mince récit polyphonique de l’anthropologue martiniquais qui dresse le portrait d’une île – la sienne vraisemblablement – asphyxiée par une économie de comptoir, une économie de fiction, dans l’attente perpétuelle de la cargaison nécessaire qui, un beau jour, ne viendra peut-être pas. Mais cette étiquette ne suffit pas pour bien caractériser cette écriture foncièrement singulière.

 

Incertitude du message romanesque

 

Interrogé par plusieurs médias sur son roman, notamment par le quotidien France-Antilles Martinique (9 août 2022), L’Etang présente La désapparition comme un message politique adressé aux siens : « Dans ce texte, il y a le désir de dire aux Martiniquais que nous ne pouvons pas continuer comme ça », affirme l’auteur, c’est-à-dire « une situation de dépendance totale, extrême » (p. 32), proche de l’assistanat dont certains refusent d’entendre parler. Il précise pour l’éventuel lecteur, à qui le registre didactique échapperait, que son récit est une « fable » illustrant le cas d’un pays sous perfusion économique. Mais en accompagnant la parution de son ouvrage dans une double perspective éditoriale (faire la promotion du produit que représente le livre) et formative (sensibiliser les premiers lecteurs concernés : ses compatriotes), l’auteur semble réduire malgré lui les perspectives herméneutiques du texte fictionnel qui, par nature, brouille toute certitude d’un quelconque message primordial ou fondamental.

Voici le créateur dans sa posture de pédagogue et de didacticien conditionnant un type de lecteur déjà bien installé dans son réflexe de consommateur, donc peu apte sans doute à stimuler son intelligence interprétative, incapable surtout d’être un lecteur idéal, un co-créateur. Dans le champ médiatique, la voix de l’auteur devient celle d’un préfacier ou d’un postfacier ambulant, gênant, compromettant plus ou moins tous les sens possibles du texte littéraire, la poésie et les mystères qu’il recèle. Néanmoins, cette démarche bienveillante de l’écrivain-anthropologue, relayée autrement par d’autres voix et canaux informatifs, facilite la transmission de l’essence d’un produit culturel à celles et ceux qui n’ont aucune obligation de lecture en fonction de tel ou tel concours, de circonstance. A ce propos, dans un numéro de Radioscopie, sur France-Inter, Roland Barthes faisait fort bien comprendre à Jacques Chancel, qu’au bout du compte, l’on finissait par bien connaître le sujet de certains livres non lus personnellement, puisque celui-ci revient constamment à travers maintes conversations et tant de commentaires y relatifs.

La désapparition, pour l’avoir lue, n’est pas un roman-pamphlet, n’en déplaise aux réponses à peine nuancées du romancier confirmant l’impression de ce fougueux animateur d’émission culturelle sur ATV qui lui tend cette perche tordue[3]. La désapparition est un roman surprenant qui, loin de s’inscrire dans un univers typiquement camusien ou beckettien, exprime subtilement l’absurde : la situation de toute une population déroutée, abêtie, fataliste, perdant son âme et en attente cruciale d’un cargo vital. Telle est, en très peu de mots, la trame du roman.

 

Du temps de l’abondance au temps du troc

 

Dans l’attente du « Cargo de la Compagnie » (titre et thème du premier chapitre du roman), le narrateur omniscient fait défiler personnages et accessoires hautement signifiants, haut en couleurs, dans un décor romanesque mouvant où l’esthétique carnavalesque endosse tant le burlesque que le grotesque de l’histoire d’un peuple en marge de son intégrité et de sa dignité. Sur fond de « panneaux Benetton et McDo », sur fond de caddies remplis de « roquefort », de « camembert » et de « foie gras », submergés de « champagne », de « beaujolais-villages » et de « vin vif de Touraine », sur fond de grosses cylindrées en pagaille – Mercedes, Mitsubishi 4x4, Porsche Cayenne… – et autres superflus, il y a « institutrices aux lèvres pincées, cramponnées à leurs sacoches ; vieux-corps dans la drive de leur grand âge ; commis aux fesses cintrées ; sauvageons en rupture de bande » (p. 15) et chiens errants de l’En-ville…

Il y a précisément Tête-Coco-Sec, major dégradé de Coco-l’Echelle (p. 33). Il y a l’Emérancianne aussi, la chabine voyante de « type Mulkaprlesse blondasse » (p. 34) ; il y a sa grand-mère « dévirginée » par le Petit Monsieur « albin » (p. 52) ; il y a sa petite cousine « albine », enfourchée par un Moudong bien bleu et au « membre de mulet », « bramant : Vive Shleuchlèr ! » (p. 69) à l’apogée de sa jouissance. Il y a surtout le Grand Chambellan du Poète bourgmestre, I. Stanislas, « cunnilinguiste » notoire (p. 26)… Enfin, il y a cette figure symptomatique, fil d’Ariane de l’histoire : « le Poète avec sa verve d’émerveille » (p. 17), le Maître, l’éloquence faite chair, le « Verbe » personnifié, « le pourvoyeur d’abondance »…

L’image de l’auteur du Discours sur le colonialisme[4] et rapporteur de la loi de 1946, faisant de la Martinique département français jouissant d’un ruissellement de privilèges, ne saurait échapper au lecteur. La figure du poète de la négritude, aussi bien acteur politique, est un thème transversal qui hante plusieurs écrits des ténors de la créolité. L’on sait qu’il n’a trouvé aucune grâce sous la plume de Confiant dans son Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle[5]. Assez critiqué par Chamoiseau, notamment dans Ecrire en pays dominé[6], un bel hommage est rendu à ce même Aimé par Jean Bernabé, dernière sommité-romancier du mouvement de la créolité, dans son roman à clés : Litanie pour le nègre fondamental[7]. A peine camouflé dans La désapparition, vénéré presque sans bornes, L’Etang pousse l’hommage à son Aimé jusqu’à nous faire entendre sa voix en langue vernaculaire, « la langue défunte », selon le journaliste à qui le « Poète » s’adresse : « Jeune-gens, nou la, nou poko mò… Poko. » (p. 42) N’y aurait-il pas là une fine tentative de désamorcer l’éternelle polémique concernant un Césaire rebutant le créole ?

Quoi qu’il en soit, contrairement à tout le monde, « le pourvoyeur d’abondance » assiste impassible à la désapparition du « CARGO », faisant ainsi face à son île transformée en fosse aux lions féroces et faméliques, réclamant vainement sa voix prophétique. Entre temps, s’impose le temps béni ou maudit du troc. Quelque chose que les grèves et mouvements sociaux de 2009 contre la « Profitation » (p. 81) aux Antilles françaises semblaient préfigurer déjà. Sauf que dans ce récit créole éclaireur, même les derniers Maîtres de l’île, comptables du commerce transatlantique et de l’économie assistée, n’échappent aux échanges démodés : « A table, il y eut du gibier. Du manicou des bois des Pitons. L’Albin les avait troqués contre un terrain qu’il possédait dans le coin. » (p. 113)

 

Un projet littéraire et un style singuliers

 

Je dis récit créole ou récit d’expression créole, pour signifier l’inscription pleine de la narration de L’Etang dans la culture créole. Dès l’épigraphe portant la signature de l’auteur de Gouverneurs de la rosée[8], le lecteur décèle la revendication subtile d’une filiation au bénéfice de ce projet de prose créole. Mais au-delà du travail d’écriture créolitaire, ce qui frappe d’abord chez le nouveau romancier, c’est cette grande disposition au divertissement, à la fantaisie dans la fiction. La désapparition se lit comme une sorte de réponse (re)marquée à l’un des quatre appels de Kundera caractérisant son art du roman : le temps (mémoire personnelle et mémoire collective), la pensée (éclairer autrement l’être), le rêve (fusion avec le réel) et le jeu (de la fantaisie, de la légèreté)[9].

Plusieurs périodes historiques s’infiltrent en catimini dans le récit. Les voix sont multiples, créant la polyphonie d’un récit qui s’affiche comme une parodie d’opéra bouffon où l’on peut entendre, par exemple, l’énervement d’un Edouard Balladur dans ces phrases d’I. Stanislas : « Il suffit ! Je vous demande de vous arrêter ! » (p. 28) Mais ce qui domine dans le style, c’est la légèreté, le libre jeu des mots et de la phrase. Bien qu’il pioche un peu partout dans les champs littéraires de ses devanciers – son titre étant un emprunt à Glissant, par exemple, l’auteur semble vouloir jouir d’une liberté totale dans ce rendez-vous de l’inventivité : « La devineresse péta de rire. Elle qui fut femme costaude (soit dodue, mamelue, ventrue, fessue, foufounue, cuissue), n’était plus que tasseau, fil de fer. » (p. 35)

La phrase de L’Etang est travaillée jusqu’à l’os des mots, tantôt comprimés en ellipse tantôt projetés en longue liste, partagés entre créole et français, flirtant parfois avec latin, espagnol et anglais, illustrant ainsi l’hétérolinguisme selon Grutman qui le définit comme « la présence dans un texte d’idiomes étrangers, sous quelque forme que ce soit, aussi bien que de variétés (sociales, régionales, chronologiques) de la langue principale[10] » : « Maintenant, les Albins-là-bas étaient évaporés, probablement en fuite. Comment, pourquoi ? On n’y saisissait nada. » (p. 48) Le romancier donne l’air de ne pas se prendre très au sérieux. A défaut d’écrire un roman à clés, L’Etang mise pleinement sur la suggestivité via l’invention de termes à la fois linguistiques et anthropo-linguistiques.

Les classes sociales quasi-antagoniques de cette supposée Martinique dont le Poète, avec la complicité d’autres acteurs « forts argentés », a tenté l’unité symbolique par « le Mahagony de la Réconciliation » (p. 59), sont ainsi nommées : Kaprlis, suggérant les noirs de l’île, y inclus des indiens sans doute ; Mulkaprles, évoquant les mulâtres et Albins, insinuant les blancs venus de France, divisés en Albins-pays (Békés) et Albins-là-bas (Zòrèy). Tous ces groupes sociaux en prennent pour leur grade, notamment en matière de « profitation » sexuelle. L’expression de l’érotisme débridé et de la grivoiserie typiquement antillaise dans l’univers l’étangien rappelle sans conteste le Confiant de La Trilogie Tropicale : Bassin des ouragans, Savane des Pétrifications et La Baignoire de Joséphine[11].

L’auteur de La désapparition se dote d’un style plus ou moins dépouillé qui n’écarte point le cru et de menus détails allégoriques rendant croustillante telle ou telle description licencieuse. A l’instar de cette scène de dépucelage et de viol de la grand-mère d’Emérancianne par Petit Monsieur, albin de son état : « J’ai sursauté quand il a brusquement levé ma jupe, happé mes hanches, prise par derrière. J’ai crié à-moué lorsqu’il m’a dévirginée. […] continuant à me bourriquer sans parole […] C’est uniquement quand il a déchargé en moi qu’il a crié : « Doudou ! Doudou ! » » (p. 52) Quant à I. Stanislas, le « mulkaprle » vicieux : « A l’instant où il se rendit compte qu’il observait une coucoune-bâche […] Il se précipita sur Mademoizelle, qui l’accueillit suffoquée, réfractaire, avant de s’abandonner lorsque la moustache de Stanislas, friande de brossages foufouniers, et sa langue experte, s’attaquèrent, dépravées, gloutonnes, aux plis de chair de la miss, dignes d’une draperie antique. » (p. 25)

 

L’Etang : l’interterritolingue

 

Outre la langue obscène d’I. Stanislas, sa pâle imitation du langage et de l’éloquence du Poète, l’auteur joue consciemment ou inconsciemment la carte de l’initiale de son personnage. Certes, I. Stanislas est un « I. salop ! » (p. 106), selon le narrateur. Aussi, traduisant, entre autres, le pronom de la troisième personne du singulier en créole martiniquais – « il/elle », « le/la », « lui » –, « I. », par glissement et subtilité interlinguistique, contribue à la créolisation de certaines phrases ou certains syntagmes (groupes de mots) francocréolophones dans le roman, que seuls des créolophones avisés peuvent à peine remarquer et entendre : « I. écoutait d’une oreille distraite » (p. 24), « I. reconsidéra ses plans » (p. 27), « ils s’appliquèrent à fracasser I. » (p. 106)

Dans ce réseau langagier, travaillé par l’hétérolinguisme, il y a lieu de distinguer l’usage essentiel du créole martiniquais, faisant corps au créole haïtien, dans le français bronzé du créateur. Cela me conduit à désigner un autre phénomène dans l’écriture de La désapparition : l’interterritorialité linguistique. Cette prose romanesque se situe à la croisée de différents territoires linguistiques et culturels – Martinique, France, Haïti, pour ne retenir que ces lieux essentiels – proches et/ou peu éloignés, liés peu ou prou par une histoire commune. Voici quelques termes créoles ou créolisés, partagés entre le territoire linguistique de l’anthropologue et celui des Haïtiens : « tout-partout », « calottes », « maigre-zo », « tasseau », « véyatif », « un paquet de temps », « tambour-deux-bondas », etc. Et voici quelques autres, typiquement haïtiens : « vèvès », « dodine », « gingerbread », « poix-Congo », etc. Ce langage littéraire, nourri d’au moins deux sources francocréolophones associées et imbibé d’une poésie à fleur de mots, semble réactiver le rêve pancréole du projet raté de « Bann Zil Kréyol »[12].

Et puisqu’il n’y a que les créateurs pour donner chair au rêve, l’écrivain interterritolingue relance, presqu’à la fin de sa prose, la voix du « Poète » qui profère :

 

Île échouée

Petit rien

Absurdement gâché

Par élites sans boussole

Lecteurs de bibles abrégées

Grands-mangeurs impénitents

Allez aux gémonies ! (p. 107)

 

Peu importe l’anachronisme, celui qui n’attend point de Cargo, s’abreuvent de mots créoles nouveaux tel que « Grands-mangeurs » : ces profiteurs haïtiens qui n’ont rien à envier aux Békés de Martinique !

 

[1] Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, Eloge de la créolité, Paris, Gallimard, 1989, 1993.

[2] L’auteur a déjà écrit un premier roman de 80 pages, Fillette Lalo, en collaboration avec l’écrivain haïtien Dominique Batraville, publié chez HC Editions en 2018.

[3] Gerry L’Etang, invité de « Face à face », émission de ATV (Martinique) animée par Philippe Diser, publiée en ligne le 13 octobre 2022 : https://viaatv.tv/gerry-letang-auteur-du-livre-la-desapparition/

[4] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence Africaine, 1955.

[5] Raphaël Confiant, Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle, Paris, Stock, 1993 ; (édition mise à jour) Paris, Écriture, 2006.

[6] Patrick Chamoiseau, Ecrire en pays dominé, Paris, Gallimard, 1997.

[7] Jean Bernabé, Litanie pour un nègre fondamental, Montréal, Mémoire d’encrier, 2008.

[8] Jacques Roumain, pour les moins informés.

[9] Milan Kundera, L’art du roman, Paris, Gallimard, 1986, p. 27, 28.

[10] Rainier Grutman, Des langues qui résonnent. L’hétérolinguisme au XIXe siècle québécois, Québec, Fides, 1997, p. 37.

[11] Raphaël Confiant, La Trilogie Tropicale : trois textes en coffret, Mille et une nuits, 1997 ; publiés en un volume, La Trilogie Tropicale, Montréal, Mémoire d’encrier, 2006 : Bassin des ouragans (avec une postface de Laurent Sabbah), Paris, Mille et une nuits, 1994 ; La Savane des Pétrifications, Paris, Mille et une nuits, 1995 ; La Baignoire de Joséphine (postface de Patrick Chamoiseau), Paris, Mille et une nuits, 1997.

[12] Lambert-Félix Prudent, « Bann Zil Kréyol. Archipels d’une utopie », L’imaginaire de l’archipel, G. Voisset (dir.), Paris, Karthala, 2003, p. 251-266.

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