« Fout i sirè ! » Comment cireur est devenu sirè

Roland Davidas

Rubrique

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  "I toumanté kon dènié yich makak"  (pawol granmoun pou timanmay sirè).

Matinik, nou ka sèvi mo sirè épi sirez pou kriyé an moun "turbulent", "remuant", "embêtant", "taquin", "insupportable".

Men ki sa ki séré dèyè mo-tala ? Ola i sòti ? Koumanniè i vini anchouké adan lang kréyol-la ?

Dapré nou, sirè té ké sòti adan mo fransé cireur. Sé té ké an mo-souvinans, an tras mémwa kolonial : manmay ki té ka pòté-mannev pou siré soulié oben siré pon bato atè Fod-Frans épi Sen-Piè, lè Lakoloni té ka woulé. Sé té an model djoubak ki té ka mandé vites, mouvman san rété — an mes débouya ki pé esplitjé koumanniè cireur vini pran sans turbulent, remuant, moun ki pa ka pran wouspel adan zafè ba moun gaz. 

Annou éséyé suiv sirè-a ek gadé koumanniè i vini an mo kréyol fondok !

Douvan-douvan

Le mot sirè appartient au vocabulaire familier du créole martiniquais. Il désigne un enfant remuant, turbulent, difficile à canaliser, parfois franchement importun. Bien connu des locuteurs créolophones en Martinique, il semble en revanche absent, ou du moins très marginal, dans les autres créoles à base française : en Guadeloupe, en Guyane ou en Haïti, d’autres termes remplissent cette fonction expressive.

Cette singularité soulève une question simple et décisive : d’où vient sirè ?

Notre article avance une hypothèse fondée sur un faisceau d’indices historiques, linguistiques et anthropologiques.

Comme nous l’avons récemment montré à travers l’étude du mot tjotjo :

certains mots survivent à l’univers qui les a vus naître. Les activités et les métiers disparaissent, les pratiques sociales s’éteignent, mais la langue conserve parfois leur trace sous la forme de ce que l’on pourrait appeler : une métaphore oubliée. Sirè semble appartenir à cette catégorie de mots qui continuent de vivre alors même que leur monde d’origine a disparu.

I. Mo sirè a sé ta nou ?

L’un des premiers faits qui retient l’attention est la répartition géographique de sirè. En Martinique, le mot est d’un usage courant pour qualifier un enfant remuant, turbulent, agaçant, difficile à maintenir en place. En revanche, les enquêtes lexicales et les usages contemporains montrent qu’il est peu ou pas employé en Guadeloupe, en Guyane ou en Haïti, où l’on rencontre plutôt des termes tels que dézòdiè, anmerdan, wos, anbétan, bandi, brigan, selon les contextes.

Cette spécificité martiniquaise constitue un premier indice. Elle invite à rechercher une origine liée à l’histoire sociale de l’île, plutôt qu’à un héritage commun à l’ensemble des créoles français. Autrement dit, sirè pourrait être un mot né dans un paysage sociolinguistique local, façonné par des pratiques urbaines et portuaires propres à la Martinique.

II. Le cireur : une figure familière de la Martinique portuaire

Pendant plusieurs siècles, Saint‑Pierre puis Fort‑de‑France furent des ports majeurs de la Caraïbe « française ». Les quais étaient animés par une multitude de petits métiers : débardeurs, portefaix, marchandes ambulantes, commissionnaires, garçons de courses et, très probablement, cireurs de chaussures.

Les sources disponibles sur les petits métiers urbains en Martinique permettent d’établir que le métier de cireur de chaussures — souvent exercé par des enfants ou des adolescents — a bien existé dans les villes coloniales de l’île, en particulier à Fort‑de‑France au début du XXᵉ siècle. Les archives administratives étudiées par Caroline Séquin (2019) montrent que la police coloniale surveillait les « petits métiers masculins de rue », parmi lesquels figuraient explicitement les cireurs, actifs autour des marchés et des grands axes de circulation. Elle souligne que ces métiers étaient perçus comme :

  • indisciplinés,
  • encombrants,
  • désordonnés,
  • et parfois dangereux pour la circulation.

Souvent exercé par de jeunes garçons ou par des hommes pauvres cherchant un revenu d’appoint quotidien, le métier de cireur occupait une place particulière dans le paysage urbain. Munis de leur caisse à cirage, ils parcouraient les rues, interpellaient les passants, cherchaient sans cesse de nouveaux clients et passaient d’un quartier à l’autre.

Toujours en mouvement, toujours occupés, toujours à la recherche d’une nouvelle opportunité, ils pouvaient aisément devenir, dans l’imaginaire collectif, le symbole même de l’enfant qui ne tient pas en place.

Le monde maritime : une image complémentaire

À l’époque de la navigation à voile, le mousse était le plus jeune membre de l’équipage. Parmi ses tâches quotidiennes, l’une des plus ingrates et des plus répétitives consistait à entretenir le pont en bois du navire. À genoux, armé de brosses et de cire, il devait frotter, astiquer, lustrer les lattes pour les protéger de l’eau de mer et du pourrissement.

Ce travail exigeait un mouvement perpétuel, rapide, énergique. Le mousse s’agitait sans cesse d’un bout à l’autre du pont, toujours en action. Pour les populations observatrices, ce va‑et‑vient infatigable devint une image forte de l’hyperactivité. L’analogie s’est alors imposée : l’enfant qui court partout dans la maison rappelle visuellement le mouvement incessant du cireur de pont.

Sans affirmer une identité de métier, nous soulignons la convergence de deux figures : celle du jeune travailleur toujours en mouvement. C’est dans cette convergence que sirè pourrait avoir trouvé son ancrage sémantique.

III. Du métier à la métaphore

L’évolution proposée repose sur le passage d’un nom de métier à une caractérisation du comportement, le glissement d'une figure sociale vers un modèle expressif.

On peut imaginer qu’une remarque telle que :

« Gadé sirè-a kouri toupatou ! »

ait d’abord signifié, littéralement :

« Regardez ce petit cireur ( de chaussures) courir comme un fou ! »

Avant de se figer dans une expression plus générale :

« Gadé’y fè kon an sirè. » « Mi sirè ! »

La référence au métier se serait progressivement effacée, au profit du seul comportement associé à celui qui l’exerçait. Autrement dit, le mot n’aurait plus désigné un cireur, mais quelqu’un qui se comporte comme un cireur : toujours en mouvement, toujours occupé, qui ne reste jamais en place.

La langue aurait retenu le geste, l’énergie, et non le métier lui-même. La mémoire du métier s’est perdue, mais la mémoire du mouvement est restée.

IV. Le chaînon manquant : le verbe siré

Un élément particulièrement éclairant est fourni par Raphaël Confiant dans son Dictionnaire créole martiniquais‑français. Il y relève le verbe siré, qu’il traduit par « embêter », « importuner », « emmerder », et qu’il illustre par l’exemple :

« I pa té ni frè’y ek sésé’y pou siré’y ankò. » « Il n’avait plus ses frères et ses sœurs pour l’embêter. »

Cette attestation renforce considérablement notre hypothèse.

Jusqu’ici, le rapprochement entre le français cireur et le créole sirè pouvait sembler n’être qu’une ressemblance phonétique. L’existence du verbe siré révèle au contraire un réseau lexical structuré.

Le français possède les formes cirer et cireur. Le créole martiniquais possède siré, sirè et même sirez.

Le créole a donc retenu un nom de métier, réinterprété et redistribué les formes héritées pour en faire un petit système expressif.

Le sens du mot sirè se précise aussi : celui-ci ne désigne pas uniquement un enfant turbulent ; il évoque aussi celui qui importune, sollicite sans cesse, dérange, ne laisse pas son entourage en repos. Or ces traits correspondent précisément à l’image traditionnelle du jeune cireur de rue, obligé d’interpeller continuellement les passants pour attirer une clientèle.

Dans cette perspective, le verbe siré (au sens d’« importuner ») pourrait représenter le maillon intermédiaire entre une activité professionnelle et une caractérisation comportementale. Il serait la trace linguistique du moment où le métier cesse d’être perçu comme tel pour devenir une métaphore du mouvement et de l’insistance :

  • une activité physique répétée (frotter)
  • devient une activité relationnelle répétée (importuner)

C’est un schéma évocateur : friction → insistance → intrusion.

V. Une véritable famille lexicale

L’étude du vocabulaire montre finalement que sirè ne constitue pas un mot isolé. Autour de lui gravitent plusieurs formes qui dessinent une véritable famille lexicale :

  • siré : « embêter, importuner » ;
  • sirè : enfant remuant, agaçant, difficile à canaliser ;
  • sirez : forme féminine ;
  • sirè kon an lapo lay : « très agaçant, insupportable ».

L’existence de cet ensemble constitue un indice fort de l’ancienneté et de la vitalité du mot. Elle montre que sirè n’est pas une création isolée ou un hapax ( un mot attesté une seule fois) mais un élément pleinement intégré au système du créole martiniquais, avec ses dérivations, ses variations morphologiques et ses intensifications idiomatiques.

Cette famille lexicale suggère également que le mot a connu une évolution interne, passant du domaine de l’activité à celui de la caractérisation comportementale, puis à des formes expressives plus marquées. Autrement dit, le créole martiniquais n’a pas seulement conservé un mot : il a déployé autour de lui un petit réseau sémantique qui témoigne d’une longue histoire d’usage.

VI. Sirè kon an lapo lay : une comparaison essentielle

Raphaël Confiant relève également l’expression :

« Sirè kon an lapo lay » littéralement : « agaçant comme une pelure d’ail ».

Cette comparaison est d’une grande richesse expressive.

La pelure d’ail est légère, s’accroche aux doigts, revient sans cesse lorsqu’on croit s’en être débarrassé. Elle devient ainsi le symbole de ce qui importune de manière répétée, de ce qui revient, insiste, persiste. C’est une image du désagrément tenace, de la gêne qui ne lâche pas prise.

Cette image affine le sens de sirè. Le mot ne renvoie pas seulement à l’agitation physique ; il évoque aussi la persistance, l’insistance, la difficulté à laisser les autres en paix. Sirè n’est pas seulement celui qui bouge trop : c’est celui qui revient toujours, qui colle, qui ne cesse d’interpeller, exactement comme la pelure d’ail qui refuse de tomber !

Le fait que sirè serve de base à une expression populaire montre que le mot existe depuis longtemps et qu’il est devenu lui-même producteur de nouvelles métaphores. Autrement dit, sirè n’est pas seulement un héritage lexical : il est capable de générer des images nouvelles, de nourrir des comparaisons, de structurer des représentations du comportement enfantin.

Cette créativité métaphorique confirme que sirè est un mot pleinement intégré au système du créole martiniquais, suffisamment ancien et vivant pour avoir engendré ses propres extensions idiomatiques.

VII. « Tu es sireur, petit garçon ! » Une francisation révélatrice

Un autre phénomène mérite d’être signalé.

Dans le parler quotidien, certains locuteurs francisent parfois le mot sirè, sur un ton de plaisanterie en disant :

« Cet enfant est sireur ! »

Cette forme n’appartient évidemment pas au français standard. Elle témoigne cependant d’un phénomène intéressant de conscience linguistique. Sans connaître nécessairement l’histoire du mot, les locuteurs rapprochent spontanément sirè de cireur, comme si la parenté phonétique et sémantique s’imposait d’elle‑même.

Cette francisation humoristique ne constitue pas une preuve étymologique. Elle révèle néanmoins qu’une parenté est encore ressentie, au moins intuitivement. Les locuteurs semblent percevoir que sirè entretient un lien — même lointain — avec un métier ancien. Autrement dit, la langue conserve une mémoire latente, une trace que les locuteurs eux‑mêmes ne savent plus expliquer, mais qu’ils continuent d’activer par le jeu de la francisation.

Ce phénomène confirme que sirè est aussi un mot capable de dialoguer avec le français, de s’y projeter, de s’y réinterpréter. Cette plasticité témoigne d’une histoire longue, d’un mot qui a circulé entre les langues, entre les pratiques, entre les imaginaires.

VIII. Le cireur fait son cinéma !

Au début du XXᵉ siècle, le cinéma américain contribue à diffuser dans le monde entier la figure du petit cireur de chaussures. Les films burlesques mettent régulièrement en scène des gamins des rues, des cireurs, des vendeurs ambulants ou des garçons de courses, tous caractérisés par une extraordinaire mobilité : ils courent, interpellent, disparaissent, toujours en mouvement.

Plus tard, la comédie musicale américaine perpétue cette image en donnant au cireur une place de choix dans la culture populaire. Parmi les œuvres de cette période, Tous en scène (The Band Wagon) de Vincente Minnelli, sorti en 1953, mérite une attention particulière.

Dans le célèbre numéro musical « Shine on Your Shoes », Fred Astaire partage la scène avec Leroy Daniels, véritable cireur de chaussures afro‑américain, qui incarne un personnage :

  • incroyablement mobile,
  • débordant d’énergie.

Il est donc permis de se demander si une telle représentation n’a pas contribué à fixer dans l’imaginaire populaire antillais la silhouette du petit cireur comme symbole de l’enfant qui ne tient pas en place. Le cinéma n’a sans doute pas créé cette image, mais il a pu l’amplifier.

Il est vraisemblable que le cinéma ait entretenu et renforcé une représentation déjà présente dans la société martiniquaise : celle du jeune cireur de rue, figure de l’agitation, de la mobilité incessante, de l’énergie débordante.

Le cinéma aurait ainsi prolongé une métaphore préexistante, en lui offrant un puissant support visuel. Il a donné un visage, un rythme, une chorégraphie à une image qui circulait déjà dans les pratiques sociales et dans la langue. Autrement dit, il a contribué à faire du cireur un archétype du mouvement, ce qui éclaire encore davantage la trajectoire sémantique de sirè.

Conclusion - Annou kité sirè-a bat mizè'y!

L’hypothèse proposée ne prétend pas résoudre définitivement l’énigme de sirè. Elle cherche plutôt à montrer comment plusieurs indices convergent vers une même interprétation. L’histoire sociale de la Martinique portuaire, la figure du jeune cireur, l’existence du verbe siré, du féminin sirez, de l’expression sirè kon an lapo lay, ainsi que les usages contemporains, forment un ensemble remarquablement cohérent.

Si cette reconstruction est fondée, sirè illustrerait un processus classique, mais extrêmement clair : celui d’un nom de métier devenu métaphore, puis d’une métaphore devenue mot. Le cireur — figure mobile et insistante — aurait laissé dans la langue une empreinte que le métier lui-même n’a pas su conserver dans la mémoire sociale.

Notre enquête conduit à s’interroger sur la manière dont les sociétés conservent leur mémoire dans les mots. Comment la mémoire d’un monde disparu continue-t-elle à vivre dans la langue, même lorsque les locuteurs ont oublié ce monde ? Comment un geste professionnel — frotter, astiquer, solliciter, courir — peut-il survivre sous la forme d’un simple adjectif appliqué à un enfant ?

Sé pétet lison-tala sirè ka ba nou.

Métié ka disparet, moun ki té ni an wol ispésial adan sosiété-a ka disparet, men sé mo-a ka kontinié viv lavi-yo. Yo sé mémwè an lavi ki disparet.

Kidonk, si sa nou fini di a ka tonbé létjè, Sirèmémwè vivan an lavi ki disparet atè Matinik.  

( Roland DAVIDAS)

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