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La glose imagée : proposition pour un mécanisme linguistique créole.
Adan lang kréyol-la, ni anlo mo-fondok, mo ki sòti an fonfonn listwè lang-lan, mo vié, baziektal, épi opak kon di Glissant. Souvan, dot mo ka vini kléré yo pou fè sans-yo paret pi klè.
Sé sa nou ka kriyé mo-klendenden : mo-limiè ki ka kléré mo-fondok-la, ti bet-a-fé ka limen an mitan lannuit-la.
Sé yo ki ka fè sans-lan tijé, ba mo-fondok-la an kò, an zimaj, an vibrasion.
An fransé-wototo, yo ka rélé sa glose, mo ki ka esplitjé dot mo.
Men an kréyol, sa ki met, sé pa lesplikasion : sé zimaj, sé vizion, sé lénèji pawol-la, ki ka kléré sans mo-a. Sé poutji nou ka kriyé yo : glose imagée.
Adan atik-tala, nou ké jété-zié anlè twa mo-fondok épi pawol-klendenden yo ki ka pòté limiè ba yo :
Yo chak kon blan-balenn ki ka klenndé kon bet-a-fé an gran lannuit, yo chak sé bet-a-fé ki ka kléré nanm mo-fondok la, yo chak kon an ti limiè ki ka fè nou wè pli lwen adan belté lang-lan.
1. Une hypothèse de travail : la glose imagée créole
La glose imagée créole peut être définie comme un procédé lexical dans lequel :
Ce procédé ne se contente pas d’expliquer : il met en scène le sens.
La langue créole ne privilégie pas l’abstraction. Elle donne à voir, elle incarne, elle matérialise. La glose imagée fonctionne ainsi comme une lumière ajoutée au mot-fondok.
2. “Soubawou bwa‑mitan” : un “sauvage” spatialisé ?
L’expression soubawou bwa‑mitan est attestée dans le créole martiniquais avec le sens de “rustre”, “individu mal dégrossi”, (moun gwosomodo, malélivé, sovaj). Elle se compose de deux éléments :
Un premier point essentiel est que bwa‑mitan n’apparaît pratiquement jamais de manière autonome dans l’usage quotidien. Il est exclusivement associé à soubawou. Cette dépendance forte suggère une locution figée, voire hyperfigée, où le second terme n’existe que pour éclairer le premier.
Pa ni bwa-mitan si pa ni soubawou...
Une question se pose : pourquoi le créole utilise‑t‑il bwa‑mitan plutôt que mitan‑bwa, qui semblerait plus logique pour désigner “le milieu du bois” ?
Pourquoi donc ne pas dire soubawou mitan‑bwa, c’est‑à‑dire “un individu venant du beau milieu de la forêt” ?
Cette inversion n’est pas arbitraire selon nous : elle a du sens.
En effet, bwa‑mitan n’est pas une simple description spatiale. Il ne dit pas : “au milieu du bois”. Il produit une image : celle du bois comme espace central, profond, essentiel, un lieu qui condense l’imaginaire de la sauvagerie.
Autrement dit, bwa‑mitan ne désigne pas d’abord un lieu ; il construit une figure symbolique de la forêt comme espace du non‑domestiqué, du hors‑social, du non‑civilisé.
Moun‑tala sé moun anba bwa…
Dans l’expansion du terme soubawou, ce n’est pas le “milieu du bois” qui importe, mais le bois lui‑même, en tant qu’il active un ensemble de représentations négatives : l’indompté, l’effrayant, l’inhabitable.
La glose imagée ( l'explication par l'image) ne décrit pas un individu “situé dans la forêt”, mais un être qui incarne la forêt, qui en porte la sauvagerie. Le complément bwa‑mitan ne situe pas : il qualifie. Moun-lan sé an sovaj. Personne ne s’imagine quelqu’un “au milieu de la forêt”, mais bien quelqu’un de la forêt, marqué par tout ce que cela signifie dans l’imaginaire martiniquais.
L’individu est soubawou parce qu’il fait corps avec un lieu sauvage, effrayant, non domestiqué.
Dans cette perspective, bwa‑mitan peut être compris comme une glose imagée qui explicite et stabilise soubawou en le situant dans un espace symbolique : celui du hors‑social, du non‑domestiqué, du sauvage.
Parmi les hypothèses étymologiques envisageables pour soubawou, la piste igbo mérite une attention particulière.
Sans prétendre établir une filiation définitive, plusieurs indices phonétiques et sémantiques invitent à rapprocher soubawou d’une forme igbo du type jọ̀gbùrù ( prononcé djogbourou) signifiant “dégradé”, “altéré”, “attaqué”, c’est‑à‑dire ce qui a perdu sa forme initiale et est devenu inquiétant.
Ce sens de dégradation peut très naturellement glisser — dans un contexte de créolisation — vers une idée de déviation sociale, de manque de raffinement, voire de rusticité. C’est précisément le domaine sémantique où se situe soubawou, comme symbole de la perte de civilité.
On peut ainsi envisager une évolution du type :
jọˋgbuˋruˋ→sogburu→sogbawou→soubawou
La chaîne évolutive :
constitue une trajectoire plausible et typique des processus de créolisation, les groupes consonantiques complexes des langues kwa étant souvent simplifiés lors de leur intégration dans les créoles.
Cette reconstruction demeure hypothétique, mais elle présente une cohérence phonétique et sémantique qui mérite d’être retenue comme piste sérieuse.
3. "Agoulou… gran‑fal" : la voracité mise en image ?
L’expression agoulou gran‑fal désigne un individu glouton, vorace, gourmand. Elle se compose de deux éléments :
Ici, le mécanisme de la glose imagée est particulièrement lisible : le comportement (la voracité) est traduit par une image corporelle (le gosier).
Le sens abstrait — la gloutonnerie — est immédiatement ancré dans le corps. Le gosier devient le lieu visible d’un appétit excessif. La glose incarne cet excès.
Cette expansion ne se limite pas à expliquer. Elle permet de visualiser le comportement, en transformant une qualité abstraite en image concrète.
Le locuteur n’a pas besoin d’une définition : il voit, il imagine, il comprend. La glose imagée fonctionne comme un pont cognitif entre l’abstrait ( la faim ) et le corporel ( le gosier).
Le créole agoulou est presque certainement issu du radical igbo AGỤ́ / AGỤỤ / AGUU, qui renvoie à la faim, au désir de manger, à l’appétit vorace.
En igbo :
La racine AGU / AGUU correspond phonétiquement à AGOULOU, selon un schéma d’évolution typique des africanismes créoles :
Agoulou peut être compris comme un héritage africain réinterprété dans le créole, tandis que gran‑fal en constitue la mise en scène corporelle, la matérialisation expressive.
4. "Maskilili… gwo‑talon" : un mythe imagé ?
L’expression maskilili gwo‑talon désigne une figure mythologique du répertoire créole : un être redouté, souvent décrit comme un petit esprit de la forêt, caractérisé notamment par un talon disproportionné. Elle se compose de deux éléments :
Le syntagme gwo‑talon sert à rendre visible une figure imaginaire. Il matérialise l’invisible.
Le Maskilili, souvent entendu plus que vu, est ainsi doté d’une silhouette imaginaire : un petit être aux talons lourds, marchant dans les bois, dont la présence se signale par le bruit de ses pas.
La glose imagée transforme un indice sonore (les pas lourds) en image corporelle (les gros talons). Elle intensifie la présence de la créature et fixe son identité dans l’imaginaire créole.
Ainsi, gwo‑talon incarne la créature, il lui donne un corps, il la fait exister dans le monde que l'on perçoit.
Dans ce cas, la glose imagée permet l’intégration d’un être du folklore dans un univers perceptible, en lui attribuant un trait distinctif visualisable.
Elle stabilise la figure mythique : le Maskilili devient un être identifiable, doté d’un signe corporel qui permet de le reconnaître, de le raconter, de le transmettre.
La glose imagée joue donc un rôle cognitif, narratif et symbolique.
Le mot maskilili n’a pas d’étymologie africaine connue. Il est quasi unanimement considéré comme d’origine amérindienne, probablement kalinago, et lié à un personnage mythique ou à un esprit de la forêt.
Dans les langues kalinago, on trouve plusieurs formes apparentées :
Ces lexèmes renvoient à des entités :
Le portrait correspond exactement au Maskilili martiniquais.
MASKILILI serait donc :
Dans la tradition créole, le Maskilili est devenu une figure emblématique des légendes : une sorte de lutin diabolique, menaçant, trompeur.
On dit qu’il possède :
5. Un mécanisme commun
Ces trois exemples présentent une structure similaire :
X (opaque)+Y (expansion transparente)
On propose la typologie suivante :
Dans chaque cas, le second élément :
La glose imagée fonctionne ainsi comme un dispositif interprétatif : elle ne se contente pas d’ajouter une précision lexicale, elle donne un espace, un corps, au mot-fondok.
Elle transforme un lexème opaque en une figure immédiatement intelligible, en activant un imaginaire partagé — celui du bois, du corps, du mythe — qui permet au locuteur de saisir le sens sans passer par l’abstraction.
Ainsi, qu’il s’agisse :
la glose imagée joue le même rôle : elle amplifie le sens, elle matérialise l’idée, elle fixe la valeur du mot-fondok dans la mémoire collective.
6. Vers une logique du “recours”
Ces constructions permettent de proposer une hypothèse plus large. Le créole martiniquais semble fonctionner, dans certains cas, comme une langue du recours, au sens où il tend à :
Il ne s’agit donc pas uniquement d’un “retour à l’Afrique”, ni d’un simple héritage lexical transmis. Il s’agit d’un processus de réancrage du sens dans l’image.
La glose imagée joue ici un rôle central : elle permet au créole de stabiliser des mots opaques, de réactiver des lexèmes anciens, et de relocaliser le sens dans un espace perceptible — qu’il soit spatial (bwa‑mitan), corporel (gran‑fal) ou mythologique (gwo‑talon).
Ainsi, le créole martiniquais apparaît comme une langue qui, face à l’opacité, recourt à l’image pour maintenir la transparence du sens. Ce recours n’est pas un simple ajout : c’est une logique structurante, un mode de fonctionnement profond où l’image devient un outil cognitif, un instrument de clarification, un moyen de faire exister le sens dans le monde sensible.
7. Une perspective inspirée de la pensée du détour
Cette logique peut être mise en relation avec la notion de détour développée par Édouard Glissant, entendue comme une manière de dire sans dire directement, de contourner la frontalité pour préserver l’opacité, la complexité, la profondeur du sens.
Cependant, les exemples étudiés ici suggèrent une dynamique complémentaire : non pas seulement contourner le sens, mais le reconstruire sous forme d’image intelligible.
La glose imagée ne relève pas uniquement du détour glissantien. Elle participe d’un autre mouvement : celui d’un retour vers la visibilité, d’une réinscription du sens dans l’image, d’une matérialisation qui permet au mot-fondok de redevenir lisible.
Le créole ne masque pas seulement : il rend visible autrement.
Il ne se contente pas de préserver l’opacité du lexème ancien ; il lui ajoute une lumière, une figure, qui permet au locuteur de saisir le sens sans renoncer à la profondeur culturelle du mot.
La glose imagée peut être comprise comme une esthétique du détour et du recours : recourir à l'image pour éclairer l'opacité.
Conclusion
L’étude de soubawou bwa‑mitan, agoulou gran‑fal et maskilili gwo‑talon ouvre une piste de réflexion sur les modes de construction du sens dans le créole martiniquais. Ces expressions montrent que, dans certains cas, la langue associe au mot une image qui rend immédiatement perceptible la signification. C’est dans cet espace entre opacité et transparence que se joue ce que nous avons appelé ici la glose imagée créole.
Les trois exemples analysés suggèrent l’existence d’une stratégie linguistique permettant de transformer des unités opaques en propos et idées intelligibles.
Ce mécanisme constitue une logique du recours : face à l’opacité des lexèmes anciens, le créole mobilise des ressources internes — spatiales, corporelles, mythologiques — pour réancrer le sens dans l’image.
Au‑delà de la question des origines, africaines ou européennes, ces expressions imagées révèlent une dynamique fondamentale : quand la langue créole est confrontée à l’opacité du mot‑fondok, elle reconstruit le sens par l'image. Bwa‑mitan, gran‑fal, gwo‑talon sont ces petites lumières — ces klendenden — qui éclairent le mot ancien et le rendent à nouveau vivant.
(Roland DAVIDAS)
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