Biennale de Venise 2026 : la voix d’Haïti et de la Caraïbe portée par Édouard Duval-Carrié

Édouard Duval-Carrié figure parmi les invités de la Biennale de Venise 2026. Les œuvres qu’il y présentera s’inscrivent dans une réflexion sur les strates de l’histoire et la manière dont elles continuent d’informer notre présent.

Le Centre d’Art (CDA).- Comment la nouvelle de votre participation vous a-t-elle été annoncée ?

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Édouard Duval-Carrié (EDC) .- Ce projet n’aurait pas vu le jour sans la visite de feu Koyo Kouoh, il y a deux éditions d’Art Basel à Miami, lorsqu’une très longue limousine s’est arrêtée devant mon immeuble. Alors que j’aidais la commissaire en chef de la Biennale de Venise à sortir de cette limousine, elle m’a remis le catalogue de l’exposition qu’elle avait organisée, intitulée When We See Us. Pour les besoins de cette exposition — et à mon insu — elle avait emprunté une de mes œuvres de la collection du Pérez Art Museum Miami.

J’ai été profondément impressionnée et, au cours de notre conversation, elle m’a appris des choses que j’ignorais totalement. Elle évoquait notamment un père qui avait exhorté l’Union africaine à adopter littéralement Haïti et à positionner la nation comme porte-voix du monde africain. En effet, Haïti constitue l’enclave africaine la plus saillante du Nouveau Monde. 

La nouvelle de ma participation m’a été annoncée de manière à la fois officielle et profondément émouvante. J’ai reçu une lettre de Marie-Hélène Pereira, collègue de la regrettée Koyo Kouoh, qui a pris l’initiative de mener ce projet à son aboutissement en son honneur, aux côtés de ses pairs.

CDA.- Que représente pour vous une participation à la Biennale de Venise, l’un des plus grands rendez-vous de l’art contemporain au monde ? 

EDC.- Dans mon cas, cette participation revêt une dimension particulière, car elle me permet de porter une voix issue d’Haïti et de la Caraïbe dans un contexte international, en mettant en lumière des récits souvent marginalisés. Elle offre aussi la possibilité d’aborder des questions liées à l’histoire, à la diaspora et aux héritages culturels et spirituels, notamment ceux du Vodou haïtien et des trajectoires des lwa, dans un cadre où ces dimensions peuvent être perçues dans toute leur complexité.

La Biennale est pour moi un lieu de rencontre avec un public extrêmement divers, ce qui ouvre la voie à des lectures multiples de mon travail. C’est cette capacité à générer du dialogue, à susciter des interrogations et à créer des ponts entre différentes expériences du monde qui donne tout son sens à une telle participation.

CDA.- Quelle (s) œuvre (s) ou quel projet y présentez-vous cette année ? 

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EDC.- Je présente cette année un ensemble d’œuvres qui s’inscrivent dans la continuité de ma pratique artistique, centrée sur les questions de mémoire, d’histoire et d’imaginaires caribéens. Bien que je ne sois pas en mesure de révéler précisément les œuvres exposées à ce stade, je peux dire qu’elles en reflètent pleinement l’essence.

Mon travail a toujours cherché à situer et à mettre en lumière la place d’Haïti dans le monde, et plus fondamentalement à interroger les conditions historiques, culturelles et spirituelles de sa formation. Ces œuvres poursuivent cette réflexion, en explorant les liens profonds qui unissent Haïti au continent africain.

Je considère en effet Haïti comme une véritable nation panafricaine, dont l’identité s’est construite à partir de la rencontre, souvent forcée  de multiples peuples africains. Cette dimension est au cœur du projet présenté, notamment à travers des références aux cosmologies du Vodou haïtien et aux trajectoires des lwa, qui incarnent cette mémoire diasporique vivante.

CDA.- Comment est née l’idée de l’œuvre que vous présentez à Venise ? 

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EDC.- L’idée des œuvres présentées à Venise est née d’une réflexion sur les strates de l’histoire et sur la manière dont elles continuent d’informer notre présent. Je m’intéresse particulièrement aux récits invisibles, aux mythologies hybrides et aux figures qui traversent le temps.

Pour le dire brièvement, sans trop en dévoiler, la majorité de ces œuvres m’est apparue à un moment où Haïti traversait une période de grande turbulence, semblable à celle que connaît le pays aujourd’hui. J’ai alors choisi de me concentrer sur les constructions et les processus de migration, et sur ce qu’ils impliquent pour nous en tant que peuple, sur les plans culturel, spirituel et historique.

À travers ces pièces, je poursuis ainsi une réflexion sur les déplacements, qu’ils soient forcés ou volontaires, et sur la manière dont ils façonnent les identités, les croyances et les mémoires collectives, notamment dans le contexte haïtien et diasporique.

CDA.- Y a-t-il des références particulières – historiques, culturelles ou politiques – qui nourrissent cette œuvre ? 

EDC.- Mon travail est nourri par de nombreuses références historiques, culturelles et politiques. L’histoire d’Haïti, bien sûr, occupe une place centrale, notamment la Révolution haïtienne et ses résonances contemporaines, mais aussi les traditions visuelles et spirituelles de la Caraïbe, ainsi que les archives coloniales que je revisite et transforme.

De manière générale, comme dans la plupart de mon travail, je cherche à intégrer et à mettre en lumière des discours issus de la réalité historique, culturelle et politique d’Haïti. Les œuvres présentées à Venise s’inscrivent pleinement dans cette démarche. J’essaie de les concevoir de manière à montrer comment ces différentes dimensions sont profondément interconnectées et imbriquées, et participent ensemble à la construction de l’identité haïtienne.

Qu’il s’agisse de récits déjà connus ou de narrations plus enfouies, mon intention est de les faire émerger à la surface, de manière à la fois dynamique et accessible, afin d’ouvrir un espace de réflexion et de compréhension plus large.

CDA.- Comment votre travail dialogue-t-il avec le thème général de cette édition de la Biennale ? 

EDC.- Mon travail entre en dialogue avec le thème général de cette édition de la Biennale, intitulé In Minor Keys et conçu par Koyo Kouoh, qui cherche à mettre en lumière des formes de connexion, des pratiques artistiques ancrées localement et des dynamiques collectives.

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Comme je l’ai évoqué, Haïti entretient encore aujourd’hui des liens profonds avec l’Afrique. Le peuple haïtien est issu de multiples régions du continent, emportant avec lui des traditions, des savoirs et des systèmes de pensée qui se sont transformés et redéployés à travers le monde. Nos identités demeurent, à bien des égards, intimement liées, et il me semble essentiel de ne pas perdre de vue cette continuité.

Au sein de cette vaste cosmogonie s’est constitué un véritable creuset de pratiques spirituelles et sociales, donnant naissance notamment à la langue créole haïtienne, mais aussi à des formes culturelles et symboliques singulières. Mon travail s’inscrit dans cette logique de relation et de circulation, en mettant en évidence ces filiations et ces transformations.

Il est important de se souvenir de ce que l’Afrique a apporté au monde et, dans ce prolongement, de ce qu’Haïti a également offert. Malgré ses turbulences, le pays demeure un symbole puissant de liberté et de résistance dans le monde moderne, et c’est aussi cette dimension que mon travail cherche à faire résonner dans le cadre de la Biennale.

CDA.- Selon vous, qu’est-ce que votre œuvre apporte à la conversation artistique internationale présente à Venise ? 

EDC.- Je pense que la plupart s’accordent à dire que la ville de Venise est une sorte de Mecque pour les arts et la culture, et que la Biennale elle-même consolide ce statut en tant que l’une des plateformes artistiques les plus prestigieuses au monde. C’est un véritable honneur de présenter mon travail, qui place Haïti au centre, sur cette scène, surtout à une époque où le pays connaît un avenir incertain. C’est une occasion de corriger les idées reçues et, je l’espère, d’inciter davantage de curiosité envers les nations de la diaspora africaine et leur histoire. Plus que tout, je souhaite que mon œuvre soit didactique, car c’est sur l’histoire que se fonde l’ensemble de ma pratique artistique.

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CDA.- Votre participation peut-elle être perçue comme une manière de porter une voix haïtienne ou caribéenne dans ce grand événement artistique ? 

EDC.- Absolument, et c’est ce que j’essaie d’apporter dans toutes mes démarches. Pour moi, c’est la preuve qu’Haïti non seulement mérite, mais possède également tous les critères pour se tenir sur les scènes artistiques mondiales. J’espère que cela pourra se poursuivre à l’avenir, offrant à d’autres artistes haïtiens la possibilité de présenter leur vision et leur compréhension de notre nation, tout comme j’ai la chance de le faire cette année.

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CDA.- Dans quelle mesure l’histoire, la culture ou l’imaginaire haïtien se retrouvent-ils dans l’œuvre présentée ?

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EDC.- L’histoire, la culture et la spiritualité imprègnent tous les aspects de mon travail, d’une manière ou d’une autre. C’est la fusion de ces éléments que je considère comme le facteur déterminant de mon œuvre. J’aimerais pouvoir en dire davantage, mais tout sera révélé le 4 mai de cette année. Rien n’est fait au hasard, et au cours de ma carrière, j’ai pu constater comment chacun de ces aspects influence les autres. Je souhaite montrer qu’Haïti, en tant que nation, et les Haïtiens, en tant que peuple, sont complexes, ce qui ne peut se faire sans prendre en compte ces éléments fondamentaux. Les Haïtiens, au fil de l’histoire, ont été persécutés pour leur race, leur rébellion ou leur religion, tout en réussissant à exercer une influence considérable dans les Amériques.

CDA.- Pensez-vous que des plateformes comme la Biennale permettent de renouveler le regard sur l’art haïtien contemporain ? 

EDC.- Sans aucun doute. Présenter ces œuvres aux côtés de certains des meilleurs artistes du monde, sur une telle scène et dans une ville comme Venise, entraînera sans aucun doute un renouvellement du regard. La manière dont les gens interprètent les œuvres ne dépend pas forcément de moi, mais je pense que le simple fait qu’Haïti soit présent à la Biennale, dans une place aussi centrale et prestigieuse que celle du Giardini au Pavillon central, contribuera à déconstruire certaines connotations péjoratives concernant la production culturelle et artistique du pays. Plus important encore à mes yeux, cela permettra de transformer les types de dialogues qui entourent cette nation.

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