ETATS-UNIS : LA DÉCADENCE EN CADENCE

Patrick Chesneau

   A chaque fois que mon dévolu se jette sur un reportage consacré aux Etats-Unis, je suis instantanément en proie à une vive stupéfaction. Sidéré de voir, dans les images de foule, de files, d'attroupements, la proportion considérable de personnes obèses. Et qui persistent, en toutes occasions, à se goinfrer les bajoues et le bide protubérant de hamburgers multi-étages, dégoulinant de ketchup et de mayonnaise. 

   C'était donc ça le rêve ? 

   L'embonpoint comme identité. Phénomène d'ailleurs aggravé dans les milieux paupérisés. Au premier chef, les Noirs américains, dits Afro-Américains en langage vernaculaire, affectés depuis l'esclavage et la ségrégation par un contexte endémique de décrépitude sanitaire. Ils pâtissent en première ligne d'un manque crucial de prophylaxie publique. Quant aux Amérindiens premiers occupants, les" Natives ", ils sont rongés par les méfaits de l'alcool. Après avoir frôlé l'élimination tout au long de la fameuse Conquête de l'Ouest qui fut avant tout une forme assez aboutie de génocide. Enfin, les Latinos, citoyens de seconde zone après importation comme main d'oeuvre bon marché. Plombés par leurs conditions de vie précaires...

   Tous citoyens américains sur le papier, tous pénalisés, comme par effets cumulatifs, par la prévalence de pathologies lourdes. Inégalité insigne, ces communautés additionnent retards et handicaps structurels. C'en est même effrayant quand on considère les déséquilibres internes d'une société basée sur la sélection par l'argent. Système vicié fondé sur les disparités. Iniquité sociale. Discrimination affichée. Injustice de classe. Asservissement et exploitation de masse. Par ailleurs, à la jointure de la démographie et de la santé, l'importance quantitative des populations impotentes ou grabataires est ahurissante. Quelle déchéance au regard d'une tradition historique forgée dans le bruit et la fureur. La nation des self-made men. Comment une nation d'avant-garde peut-elle s'accommoder de telles déficiences ? La société dans son ensemble s'en trouve entravée. Obérée dans son fonctionnement. Les Etats-Unis, avec un tableau clinique à ce point affligeant...ne sont probablement plus la première puissance dans le monde. L'avachissement fragilise. En conséquence, l'hégémonie, c'est fini. Surtout version belliqueuse. Force est pourtant de constater que leur propension impérialiste est toujours à l'œuvre. En dépit d'un changement irréversible d'époque et de paradigme, Good Morning America est constamment à l'affût d'une aventure coloniale. Pour le plus grand bonheur de son complexe militaro- industriel. L'Oncle Sam, ci-devant chantre de la démocratie, héraut de la liberté, n'est plus qu'un colosse aux pieds d'argile mais il renâcle ostensiblement à descendre de son cheval pour cheminer paisiblement dans la prairie des bisons placides. Image d'Epinal certes, acclimatée au décorum nord-américain. Appuyons tout de même le trait de l'allégorie animalière. Cela est raccord avec les mentalités façonnées par les grands espaces. Que l'aigle impérial américain n'accepte-t 'il de fumer le calumet de la paix avec l'ours russe et le panda chinois ?

   A l'évidence, il lui en coûte d'admettre la réalité de son amoindrissement sur la scène planétaire. Il était gendarme du monde. Garde-chiourme omnipotent, orchestrant coups d'état et révolutions de palais en fonction de ses intérêts exclusifs. Aujourd'hui, il n'est plus que préposé à l'organisation de guerres par procuration. Les " proxy wars ". A Washington, il suffit de tendre l'oreille...pour capter le chant du cygne. C'est une sonate délétère, celle qui indique la perte d'influence sur la scène mondiale. Les prémices qui enclenchent une spirale de la perdition. Signe on ne peut plus signifiant d'un recul. " Plus dure sera la chute " psalmodie l'adage. Prudence toutefois. Dans ce tableau de la déréliction, il convient de faire preuve de nuance. 

   A cette heure, les Etats-Unis ne sont évidemment pas ramenés à quantité négligeable. Berceau du capitalisme triomphant, ils en restent le foyer de propagation le plus actif. Le Dollar se maintient prépondérant dans la farandole des bourses mondiales. Wall Street impulse encore le rythme des transactions financières intercontinentales. Les multinationale US s'arrogent, malgré la consolidation des grands blocs concurrents et la poussée des BRICS, la maitrise de marchés juteux. A partir de Fort Worth et de la Silicon Valley, pépinière géante du numérique, la domination économique américaine a de beaux restes. Leur devise-étendard " In God We Trust " reste peu ou prou, par les valeurs qu'elle incarne, l'oriflamme idéologique de l'Occident. Voilà qui façonne bien des stratégies de projection sur les théâtres extérieurs. Ajoutons que  le soft power civilisationnel se diffuse imperturbablement comme mesure étalon des sociétés démocratiques. Le culturel est un moyen méta-politique surpuissant. " L'American way of life " continue de s'exporter. Hollywood illustre plus que jamais au plan international, ce qu'est une machinerie exubérante au service du 7ème art transformé en industrie lucrative. La force de frappe des " blockbusters " est un argument constitutif de l'imperium US, de son aura et de son influence. En outre, dans un monde où prévalent les rapports de force, les Etats-Unis abritent un arsenal nucléaire impressionnant ainsi qu'une armée équipée de matériels hautement sophistiqués. Le pays aux 50 états demeure aux avant-postes de l'exploration spatiale. Les Etats-Unis terre d'innovation, cela est toujours vrai. Mais l'avantage technologique suffira t'il à leur garantir encore longtemps la prééminence sur la Chine ? Rien n'est moins sûr. 

 

PATRICK  CHESNEAU

Commentaires

Déclin de l'Empire américain, vraiment ?

Frédéric C.

11/09/2022 - 18:39

Les éléments évoqués par P.Chesneau existent, évidemment. Mais ce n'est pas nouveau... On a cru souvent dans les années 60 et 70 que l'impérialisme US allait s'éroder, voire s'écrouler, imploser sous l'effet de l'opposition massive à la guerre du Vietnam, de la propagation de la subversion anti-impérialiste plus ou moins proche idéologiquement de la Révolution cubaine, de la "contre-culture US", de l'implantation du Black Panthers Party, du Watergate, etc.. Or l'impérialisme US n'a pas décliné, au contraire il s'est renforcé, et gagne la Guerre Froide ! Et intrinsèquement, comme le capitalisme français par exemple, réussi à digérer ses propres contradictions, et ce n'est pas seulement du au reaganisme et aux néo-conservateurs arrivés au pouvoir trois fois.... Rétrospectivement, on a complètement négligé plusieurs éléments qui ont permis à l'Empire de se maintenir, bien avant la chute de l'URSS : 1/L'influence idéologique de l'American way of life: jeans, Coca-Cola, le monde de Disney, le prestige du cinéma US (de catégorie A, B ou WD comme Western Débile). 2)L'"Économie Permanente d'Armements", qui est un fait dynamique, économiquement propulsif, et pas le simple "complexe militaro industriel" qui est un fait statique. Cette EPA booste son économie, génère des profits réinvestis, etc... Ces armes ne sont pas seulement à usage internes, mais destinées à être vendues à des États "amis", pendant et après la guerre froide (France et GB ont aussi leurs EPA). C'est aussi ça qui permet aux USA d'avoir une croissance "saine" en termes de production effective.. 3)Son soutien aux régimes lui permettant de se renforcer économiquement, et le renversement des régimes l'en empêchant (Chili d'Allende: le putsch de Pinochet allié à la CIA a 49 ans aujourd'hui !). Le parapluie nucléaire US pour tous les pays mbs de l'OTAN sauf la France gaullienne. 4)La recherche-dvpt US, et les technologies développées notamment dans la Silicon Valley... 5) Au-delà de l'American way of life, la standardisation à outrance de la vie technique sur la planète, avec les modèles US, y compris issus de la nouvelle bourgeoisie afro-américaine (artistes, famille Obama, Pamela Harris, Cosby Show, Prince de Bel Air qui permit à Will Smith de démarrer sa carrière, etc). Tout cela constitue des forces centripètes pour l'Empire et l'impérialisme US, pilotés par une grande bourgeoisie WASP, afro-américaine ou latino qui n'a rien à foutre de la population obèse et/ou malade, et qui au contraire l'exploite socialement... Alors ne commettons pas la même erreur que nos aînés il y a 50 ou 60 ans. Cette pieuvre a plus d'un tour dans son sac. L'exemple le plus récent c'est son opération anti-Russe qui a commencé voici 30 ans en rapprochant des bases de L'OTAN pour cerner la Russie, déjà cernée à l'est par les bases US implantées en Corée du Sud, au Japon, etc. Ce ne serait pas là 1ère fois à l'époque contemporaine qu'un pays occidental veuille déstabiliser un pays pour profiter de ses matières 1ères, quitte à déstabiliser et remodeler toute une région (Lybie, Irak, Afghanistan, Côte-d'Ivoire...). Or le sous-sol russe est tellement riche en matières 1ères. Donc l'impérialisme US ce n'est pas un "Tigre de papier". Ne le sous-estimons pas, il s'adapte aux nouvelles configurations, y compris nouvelles.

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