Haïti n'a plus d'institutions

Les derniers élus légitimes de cette île des Caraïbes ravagée par la pauvreté et la violence, une dizaine de sénateurs, ont vu leur mandat expirer mardi. Aucune élection n'a été organisée depuis six ans et une intervention militaire canadienne est envisagée.

Haïti n'a plus aucune institution, ni élu légitime. Une situation unique au monde illustrant la descente inexorable de ce pays dans le chaos social et sécuritaire.

Les dix derniers sénateurs en poste dans cette île caraïbe parmi les plus pauvres du monde et à l'indice de développement humain (malnutrition, mortalité infantile, alphabétisme, etc.) pathétique, ont vu leur mandat expirer mardi matin. Ils ne seront pas remplacés puisqu'a ucune élection n'a pu être organisée correctement au niveau national depuis plus de six ans et au niveau local depuis 2020.

Les gangs règnent en maître

Le chef de l'Etat, Jovenel Moïse, en pleine dérive autoritaire, a été assassiné par un commando mystérieux en juillet 2021. Le Premier ministre, Ariel Henry, à la légitimité contestée du fait qu'il a été nommé à peine deux jours avant ce meurtre, expédie les affaires courantes.

Seulement cinq des douze juges à la cour suprême siègent encore. Et l'ensemble des 120 députés et deux tiers des sénateurs ont quitté leur poste il y a exactement trois ans. Il est très improbable que puissent être tenues les élections présidentielle, législatives et sénatoriales, en sus d'un référendum constitutionnel prévus cette année par le gouvernement intérim. Ce dernier ne contrôle qu'un tiers du pays, le reste étant aux mains des quelque 200 gangs armés recensés.

Les gangs instaurent des droits de péage sur les routes, rackettent et kidnappent à loisir. Le Centre d'analyse et de recherches en droits humains (CARDH) a recensé l'an dernier 857 enlèvements crapuleux. Le bilan du dernier affrontement d'envergure entre des bandes rivales est de 500 morts, dont beaucoup de passants innocents, l'été dernier. La police s'avère impuissante et même le recours à l'armée pour ramener l'ordre semble illusoire, puisque les effectifs de cette dernière ne dépassent pas 500 hommes. La corruption sévit à tous les niveaux de l'administration et de la politique et nombre de dirigeants sont sous sanction de Washington et Ottawa pour leur implication dans le trafic de drogue. Bref, l'Etat de Haïti semble avoir pratiquement cessé d'exister.

Un désastre économique et sanitaire

Evidemment, ce vide institutionnel et sécuritaire, la faiblesse du système d'enseignement et une forte exposition aux désastres naturels, cyclones et séisme (le dernier majeur a fait 300.000 morts il y a douze ans) dissuadent les investissements étrangers ou nationaux, et même nombre d'ONG , sans oublier les touristes. Alors que ces derniers affluent dans la République dominicaine voisine. L'économie locale se concentre sur la petite agriculture vivrière et les exportations de fruits tropicaux, fournissant un revenu moyen de 120 dollars par habitant.

Résultat de cette crise économique et politique, la moitié des 12 millions d'habitants souffre de malnutrition, un niveau sans précédent, la plupart des hôpitaux sont fermés faute de financement, le choléra sévit. Des gangs ont bloqué deux mois durant les dépôts de carburant, provoquant des pénuries, au point que le litre d'essence peut se négocier au marché noir à 4 dollars, record du monde. L'inflation, quant à elle, frôle en ce moment les 40 % en rythme annualisé.

Un projet d'intervention étrangère

Pour mater les gangs et rétablir des institutions, certains réclament une intervention étrangère, y compris, en octobre dernier, le président par intérim, ce qui a de quoi surprendre. Mais certains Haïtiens sont plus circonspects vu les mauvais souvenirs associés aux précédentes occupations étrangères, notamment de l'Allemagne au XIXème siècle et des Etats-Unis (1915-1934).

Quoique confronté à un flux de migrants, Washington n'est d'ailleurs pas chaud pour venir jouer les gendarmes. Et le bilan de la dernière intervention de la communauté internationale, via la mission Minustah de l'ONU, qui a compté jusqu'à 9.000 casques bleus, avant de se retirer à partir de 2017 pour ne plus maintenir qu'un contingent symbolique, n'est pas très probant.

Lors d'un sommet, mardi, Etats-Unis-Canada-Mexique, les trois pays ne se sont pas mis d'accord sur l'envoi d'un contingent. Le cabinet International Crisis Group estime pourtant dans une note un tel déploiement indispensable « à condition qu'il bénéficie d'une forte légitimité et d'un soutien local ».

Yves Bourdillon

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