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La vie politique martiniquaise semble aujourd’hui prise dans une contradiction profonde. D’un côté, une large partie de la population — ainsi que nombre de ses représentants politiques et syndicaux — demeure viscéralement attachée à la préservation des acquis sociaux qui assurent protection, stabilité et sécurité matérielle. De l’autre, l’île affronte des défis structurels d’une gravité croissante : dépendance économique chronique, effritement du tissu productif, crise démographique, corruption endémique, violences sociales, défiance politique, et surtout une difficulté collective à imaginer un avenir qui ne soit pas seulement la gestion du présent.
Cette tension invite à une interrogation fondamentale : une société peut-elle faire de la conservation de ses acquis l’horizon principal de son existence politique sans s’exposer à une forme d’impuissance historique ?
Il ne s’agit pas de condamner la volonté de conserver. Chez Spinoza, l’effort de persévérer dans son être constitue la loi fondamentale de toute chose. Individus et collectivités ont raison de protéger ce qui soutient leur puissance d’exister.
Mais Spinoza nous oblige à distinguer deux formes de conservation :
Lorsque cette fixation se transforme en horizon politique, elle prend la forme d’une idolâtrie de l’existant : ce qui existe n’est plus seulement protégé, il est sacralisé. On ne le questionne plus, on le vénère. L’imaginaire politique se ferme et la peur de perdre remplace le désir de créer.
La multitude retire alors davantage de satisfaction de la JOUISSANCE des avantages acquis que de l'exercice de sa propre PUISSANCE.
Néanmoins, l'enjeu d'une utopie refondatrice n'est pas de détourner la multitude de l'existant mais de la libérer de son idolâtrie. Il ne s'agit pas de demander aux Martiniquais de sacrifier les acquis qui assurent leur sécurité et leur bien-être, mais de réorienter leur imaginaire vers un existant plus vaste que celui qu'ils habitent. Une multitude devient active lorsqu'elle cesse de faire de la conservation son principal objet de désir pour découvrir dans sa propre puissance la source de nouveaux besoins, de nouvelles institutions et de nouvelles formes d'existence.
L'idolâtrie politique de l'acquis repose sur l'espoir implicite ( et illusoire) d'éliminer toutes formes d'incertitudes et de risques. Pourtant, aucune société ne peut se soustraire aux transformations de l'histoire. Comme la vie elle-même, la politique est le lieu d'une exposition permanente à l'inattendu. Une multitude libre ne se définit pas par sa capacité à supprimer le risque mais par sa capacité à l'affronter en augmentant sa puissance d'agir : Nou pé fè plis !
Chercher à éliminer tout risque revient à limiter les possibilités d'accroissement de cette puissance.
Le problème martiniquais n'est donc seulement institutionnel; il est d'abord imaginaire. Une société qui s'imagine principalement comme bénéficiaire cherche avant tout à protéger. Une société qui s'imagine comme productrice cherchera davantage à créer. Une société qui se représente essentiellement à travers ses vulnérabilités réclamera sans cesse de la protection. Une société qui se représente à travers ses capacités construira des institutions qui reflètent l'affirmation de sa puissance d'agir.
L'utopie refondatrice correspond à cette réouverture de l'imaginaire politique par laquelle une multitude cesse de se penser principalement comme bénéficiaire d'un ordre existant pour se reconnaitre capable d'instituer des formes nouvelles d'existence commune.
L’objet de cet article est d’examiner précisément, comment la pensée de Spinoza — notamment à travers son analyse de l’État des Hébreux — et la notion césairienne d’utopie refondatrice permettent de penser une sortie de cette idolâtrie, et d’ouvrir la possibilité d’un devenir actif pour la Martinique.
I. L’idolâtrie politique de l’existant
Césaire et Spinoza partagent une même aversion pour l’idolâtrie, cette inclination de l’esprit à fixer son désir sur un objet singulier, jusqu’à en faire la mesure de toute chose. L’idole n’est pas seulement une statue : c’est une fixation, une capture de l’imagination. Césaire y voit la source de l'aliénation culturelle et politique; Spinoza y décèle une profonde superstition et une dangereuse mystification.
Lorsqu’une société organise son imaginaire politique autour de la préservation de ce qu’elle possède déjà, elle court le risque de transformer ses acquis en objets d’admiration collective. Ce qui n’était qu’un moyen — garantir la sécurité matérielle, stabiliser la vie sociale — devient alors une fin en soi. Les acquis cessent d’être des conditions de possibilité : ils deviennent des fétiches.
La question politique se renverse. On ne demande plus :
« Que pouvons-nous devenir ? » ( Ola nou pé alé ansanm ?) mais : « Comment éviter de perdre ce que nous avons ? » ( Sa fok fè pou nou pa ped sa nou ja ni ?)
Une telle attitude est compréhensible. Elle n’est ni absurde ni illégitime. Mais elle demeure passionnelle.
Car elle est gouvernée par deux affects fondamentaux :
Or, pour Spinoza, un peuple dominé par la peur ne peut agir qu’en réaction, jamais en création. Il persévère, certes, mais dans un mode diminué, incapable de produire les causes de sa propre puissance, incapable de se projeter dans un devenir.
L’idolâtrie de l’existant est donc moins une erreur qu’un blocage de l’imagination politique. Elle enferme la multitude dans un rapport défensif au monde, où l’on protège ce qui est au lieu d’inventer ce qui pourrait être. Or, Frantz Fanon nous le rappelle :
" Le véritable saut consiste à introduire l'invention dans l'existence".
II. Un enjeu politique capital : conserver des acquis ou augmenter sa puissance
Pour saisir pleinement cette alternative, il faut revenir au concept central du spinozisme : le conatus. Toute chose, dit Spinoza, s’efforce de persévérer dans son être. Mais cette persévérance n’a rien d’une simple inertie. Elle n’est jamais une conservation statique, un maintien immobile de ce qui existe déjà.
Persévérer signifie accroître sa puissance d’exister. La vie ne se maintient qu’en se développant ; elle ne dure qu’en produisant davantage d’effets. Une multitude libre ne cherche donc pas seulement à conserver ce qu’elle possède : elle cherche à augmenter sa capacité d’agir, à devenir la cause de sa propre durée.
Dans cette perspective, la conservation des acquis peut parfaitement participer à l’effort de persévérance. Elle en constitue même un moment nécessaire : maintenir les conditions minimales de la sécurité collective.
Mais elle n’est qu’un moment. Elle ne peut devenir la finalité suprême de la vie politique.
Car lorsqu’une société fait de la préservation de ses avantages l’horizon principal de son imaginaire, elle détourne son énergie de sa vocation fondamentale : produire davantage de puissance, inventer les causes de son propre avenir, se projeter dans un devenir qui ne soit pas seulement la gestion de l’existant.
La question politique devient alors cruciale : veut-on conserver des effets ou produire des causes ? Veut-on protéger ce qui est ou accroître ce qui peut être ?
Pour Spinoza, une multitude véritablement active ne se définit pas par ce qu’elle possède, mais par ce qu’elle est capable de faire advenir. La puissance est mouvement. Et ce mouvement se perd dès que la conservation cesse d’être un moyen pour devenir une idole.
III. L’État des Hébreux : une multitude qui devient sujet de son histoire
C’est ici que l’exemple de l’État des Hébreux prend tout son sens. Ce qui intéresse Spinoza n’est pas le caractère religieux de cette expérience ( "l'élection" des juifs est en fait une auto-élection) mais sa portée politique : comment une multitude issue de la servitude parvient à se constituer en peuple capable d’agir par lui-même.
Les Hébreux sortent d’une condition de dépendance totale. Ils renoncent aux sécurités relatives de l’Égypte — sécurité matérielle, habitudes — pour s’engager dans une aventure politique incertaine, risquée, ouverte. Leur grandeur ne réside pas dans la conservation d’un ordre existant, mais dans leur capacité à instituer un monde nouveau.
Comme l’a montré Laurent Bove, l’État hébreu repose sur une imagination collective suffisamment puissante pour produire un corps politique cohérent. Une multitude dispersée devient une puissance organisée à travers :
Tout concourt à faire émerger un peuple capable de se donner ses propres lois, de produire les causes de sa persévérance, de résister aux forces de dissolution internes et externes.
L’Exode apparaît ainsi comme le symbole du passage de la dépendance à l’activité, de la survie à la puissance, de la conservation à la création. Il marque le moment où une multitude cesse d’être un objet de l’histoire pour devenir un sujet capable d’instituer son propre monde.
IV. La confiance comme moteur de la puissance collective
La transformation de la multitude hébraïque repose sur un affect décisif : la confiance. Non pas une confiance abstraite ou morale, mais une confiance politique, c’est‑à‑dire un affect qui augmente la puissance d’agir d’un corps collectif.
Les Hébreux ne deviennent pas puissants parce qu’ils possèdent davantage de biens matériels. Ils deviennent puissants parce qu’ils acquièrent une confiance commune dans leur capacité à persévérer ensemble, à produire leurs propres institutions, à se maintenir par leurs propres forces. La puissance ne vient pas de ce qu’ils ont, mais de ce qu’ils se sentent capables de faire.
Cette confiance engendre ce que Spinoza appelle l’hilaritas : une joie stable, équilibrée, durable, qui accompagne l’accroissement de la puissance d’agir. L’hilaritas n’est pas l’euphorie ni l'enthousiame dénoncé par Fanon, c’est la joie d’un corps qui se sent en accord avec ses propres actions, qui éprouve sa capacité à produire des effets.
À l’inverse, une société gouvernée principalement par la peur de perdre demeure enfermée dans une logique défensive. Elle agit pour éviter le pire, non pour créer le meilleur. L’espoir de conserver, dans ce cadre, reste inséparable de la crainte : il est une passion, non une puissance.
V. Césaire et l’utopie refondatrice
C’est ici que la pensée de Césaire rencontre celle de Spinoza. L’utopie refondatrice n’est pas, chez Césaire, un rêve irréalisable ou une échappée vers l’imaginaire. Elle désigne la capacité d’un peuple à redevenir créateur de son propre avenir, à rouvrir le champ des possibles lorsque l’existant se fige.
L’utopie refondatrice est un acte politique. Elle suppose une transformation de l’imaginaire collectif, un déplacement d'affects au sein d’une société. Il ne s’agit plus seulement de protéger ce qui existe — ce qui est nécessaire mais insuffisant. Il s’agit de faire advenir ce qui n’existe pas encore, de réactiver la puissance créatrice d’un peuple, de lui rendre la capacité d’instituer et de fonder un État.
Une telle transformation implique un basculement affectif majeur :
Césaire rejoint ici Spinoza : une société ne devient véritablement libre que lorsqu’elle cesse d’attendre son avenir d’autrui et découvre en elle-même la force de le produire. L’utopie refondatrice n’est pas un programme : c’est une expérience de puissance, un mouvement par lequel une multitude retrouve la capacité de se projeter, de créer, d’instituer.
La liberté est un travail de refondation, toujours à recommencer, toujours à réinventer.
L’intérêt de l’exemple hébreu ne réside pas seulement dans sa réussite initiale, mais aussi — et peut‑être surtout — dans son effondrement. Spinoza montre que l’équilibre politique, pourtant solidement institué, se dégrade lorsque certaines fonctions essentielles du corps collectif deviennent progressivement l’apanage exclusif d’un groupe particulier : les Lévites.
Ce qui relevait du commun — la mémoire, le culte, l’interprétation de la loi, la médiation avec le sacré — se trouve alors capté, privatisé, monopolisé.
Les conséquences sont immédiates :
Ce processus révèle une vérité fondamentale de la politique : aucune fondation n’est définitive. Une institution, même juste, même puissante, peut se dégrader si elle cesse d’être portée par la participation active de la multitude.
Aimé Césaire s'appuie sur l'exemple haïtien pour éclairer cette problématique : le destin tragique de Christophe devenu un chef tyrannique rappelle une vérité fondamentale : l'émancipation ne repose pas sur le génie ou la volonté d'un seul, mais sur des institutions partagées et sur l'énergie commune - la puissance de la multitude - .
Conclusion : sortir de l’idolâtrie de l’existant
La leçon que l’on peut tirer de Spinoza, de l’État des Hébreux et de la pensée de Césaire est claire : la conservation n’est pas un mal. Elle est même nécessaire. Aucune société ne peut se maintenir sans protéger ce qui soutient sa puissance.
Mais la conservation ne peut constituer à elle seule un projet politique. Une multitude véritablement libre ne se définit pas par les effets dont elle bénéficie ( même à travers les luttes sociales) mais par sa capacité à maîtriser les causes de son existence. Elle ne fait pas de l’existant un objet d’adoration. Elle l’utilise comme un point d’appui pour produire davantage de puissance.
L’idolâtrie politique de l’existant commence lorsque la conservation devient une fin en soi, lorsque la peur de perdre l’emporte sur le désir de créer, lorsque l’imaginaire collectif se replie sur ce qui est déjà là. "Sa ki an fal-ou sé ta'w" ( Ce qui est dans ton estomac est à toi).
L’utopie refondatrice commence, au contraire, lorsque la multitude redécouvre que sa véritable richesse réside moins dans ce qu’elle possède que dans ce qu’elle est capable de faire advenir ensemble. Elle commence lorsque la confiance remplace la crainte, lorsque la joie active, celle de produire indéfiniment de la puissance, supplante l’espoir passif de conserver des acquis; lorsque la responsabilité prend le relais de la dépendance. " Fok pa atann anlè kannari belmè'w" ( Apprends à te débrouiller dans la vie).
C’est peut‑être là, aujourd’hui, le défi politique fondamental de la Martinique : transformer le désir légitime de conserver en puissance collective de fonder, de refonder et d’instituer son propre avenir. Non pas renoncer aux acquis, mais les dépasser ; non pas idolâtrer l’existant, mais s’en servir pour ouvrir un possible.
Un monde nouveau est possible : Asirépapétet !
(Roland DAVIDAS)
Arrêtez votre délire ! Lire la suite
Pourquoi fondas et les autres gardent ignorés la réalité du comportement des amérindiens esclava Lire la suite
...rapport au substantif "raison". Mon dernier message voulait dire "an nou tÿoué kozé-a".
Lire la suiteLa raison occidentale et cartésienne qui a génocidé les Amérindiens et esclavisé les Noirs ? Lire la suite
...vous avez toujours réééézon zonzon...
Lire la suite...les queutards circoncis (qui peuvent donc être aussi des musulmans ou des évangélistes). Lire la suite
...n’est pas là... Lire la suite
...font profil bas en Martinique. Lire la suite
...Je n’ai AUCUN sentiment de culpabilité par rapport au judéocide nazi, et mes ancêtres n’y ont Lire la suite
La statue qui illustre l'article l'indique.
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