L’art change-t-il la vie ?

Alain Joséphine

Il suffit d’avoir été au moins une fois, une seule, en présence d’une œuvre qui nous a marqués ou bouleversés pour nous être posé la question : l’art change-t-il la vie ? Le livre de Dominique Berthet au titre éponyme[1] rassemble un certain nombre de textes publiés dans des revues, des ouvrages collectifs, ou prononcés lors de colloques. À l’occasion de ce livre, ces textes ont été modifiés, amendés, ou ont subi une totale refonte pour les besoins de la publication. Réunir ces textes, les articuler de façon cohérente, nous indique que cette question que nous nous sommes tous déjà posée est érigée ici en véritable questionnement. 

Questionnement, en effet, car tout au long de ce livre, Dominique Berthet ne développe pas un raisonnement en vue d’une réponse, mais il interroge méthodiquement, chapitre après chapitre, les problématiques qui découlent de la question. Ainsi, et même si le titre appelle la réponse, ce livre n’est pas un livre-réponse. Il ne répond pas à la question qu’il pose. Son propos est plutôt d’analyser en termes dialectiques les relations complexes que tissent l’art et la vie, pour qu’au bout du compte, nous ayons les arguments de notre propre réponse.

Pour aborder les quelques problématiques qui sont développées dans ce livre, on pourrait se référer aux chapitres et énoncer dans l’ordre qu’indique le sommaire l’ensemble des thèmes abordés. Mais une alternative est possible. Elle réside dans la façon dont la première de couverture nous informe sur le contenu.

La reproduction d’un détail de la série Rimbaud d’Ernest Pignon-Ernest, occupe toute la largeur de l’espace. On peut y apercevoir la tête du poète, son regard mélancolique qui se perd dans un hors champ de l’image. On y voit aussi un peu de la matérialité de l’œuvre : une sérigraphie par endroits déchirée, collée sur un mur brut, lui-même tagué sur la droite.

La pratique d’Ernest Pignon-Ernest, mis à part la série des Arbrorigènes, consiste à produire des sérigraphies de dessins excellemment réalisés, pour ensuite les coller sur les murs de la ville qu’il a choisi d’investir. Dominique Berthet écrit à son propos qu’il est « […] un installateur d’images, un créateur de situations et de dialogues insolites, un perturbateur de lieux, un marqueur de présence, un producteur de troubles, un agitateur de consciences ». Le choix d’une œuvre de cet artiste n’est évidemment pas anodin. Il sera donc notre fil rouge pour lever partiellement le voile sur ce que renferme ce livre.

Les œuvres d’Ernest Pignon-Ernest cristallisent un grand nombre de problématiques qui travaillent le monde de l’art. L’engagement en est une. Le trouble, la surprise et l’importance de l’utopie en sont d’autres. Évoquer l’engagement d’Ernest Pignon-Ernest est donc une manière de parler par extension de l’engagement en art. Les artistes développent des stratégies différentes pour affirmer leur engagement. Celle d’Ernest Pignon-Ernest consiste à « […] aller à la rencontre des consciences, à les interpeller, les provoquer là où elles se trouvent, c’est-à-dire dans la rue ». Cette stratégie opère « une sorte d’inversion de la démarche habituelle qui veut que le public se déplace pour aller voir des œuvres dans des lieux dédiés. Ici ce n’est pas le public qui va vers l’art, mais l’art qui pénètre l’espace urbain, s’immisce dans le quotidien des gens, s’insinue dans un environnement ». Avec Ernest Pignon-Ernest, l’art s’invite au cœur de la vie. Non pas cette vie qui se limite à occuper l’espace des galeries et des musées d’art contemporain, mais cette vie-ci, au cœur du bruit des hommes, au détour des rues et des chemins. C’est donc une stratégie du choc entre l’œuvre et la vie quotidienne que l’artiste privilégie pour montrer son engagement.  Mais c’est aussi une stratégie du risque, puisque l’arrachage et/ou l’usure du temps signent irrémédiablement le destin de l’œuvre.

 

L’engagement est une problématique qui se retrouve dans beaucoup de chapitres du livre. C’est le cas également de plusieurs autres thématiques. En effet, écrire sur l’art et la vie revient à raconter l’histoire de l’humanité. Les sujets sont connexes, et ne peuvent être pris séparément. L’arborescence des chapitres, la récurrence des sujets, l’exposition des problématiques de façon dialectique font que la lecture peut ne pas être linéaire. Chaque chapitre renvoyant à des éclairages différents d’un même questionnement. Ainsi la question de l’engagement n’est pas absente du chapitre « Art et politique », ou de « Transgression et réception » ou encore de « Ruses et subversion ». Ce livre propose donc une forme de lecture à la fois multidirectionnelle dans la forme, et transversale dans le contenu. Dans un jeu de contrepoints sémantiques, les sujets abordés se répondent, rebondissent, ouvrent sur de nouveaux raisonnements, offrant chaque fois au lecteur des mises en perspectives dynamiques.

L’engagement artistique suppose donc que l’on se confronte directement ou indirectement à la transgression et que l’on doive pour cela perturber ou produire du trouble, de l’incongru et/ou de la surprise. Dominique Berthet consacre tout un chapitre à cette problématique.

Dans « Approche du trouble », la relation à l’œuvre d’art est décrite comme à l’image des prémisses d’une relation amoureuse. Dominique Berthet écrit que « les œuvres et les lieux ont ceci de commun qu’ils peuvent être à l’origine d’un émoi. Ils peuvent nous émouvoir voire, plus radicalement, nous ébranler ». Plus loin il cite André Breton qui considère que l’essentiel dans une œuvre c’est le secret d’attraction qu’elle exerce. Il y a, on le voit, quelque chose de profondément vivant dans la rencontre avec l’œuvre d’art. Lorsqu’elle crée en nous la surprise ou le trouble, nous ne sommes pas loin de l’émoi que génère un regard que l’on croise, un parfum qui nous envoute, un je-ne-sais-quoi de l’autre qui nous captive et entre en résonnance avec des sphères inconnues de nous-mêmes.

Ce qui nous séduit chez l’autre est souvent ce qui nous échappe, ce que l’on n’arrive pas à saisir. Il en est de même pour l’œuvre d’art. D’ailleurs pour Walter Benjamin, l’expérience esthétique possédée, la densité de l’expérience vécue. La rencontre avec une œuvre, un lieu, une personne est un instant magique.

En analysant la surprise sur le plan du processus de création, je peux dire que le peintre a besoin lui aussi d’être surpris par son œuvre. C’est la surprise, c’est l’étonnement de se voir ainsi en face d’un être (l’être-peinture) qui a pris vie au bout des pinceaux, qui nous indique que le travail est terminé. Non pas que le peintre soit troublé par l’avènement de la peinture, mais qu’il est surpris par les biais pris par celle-ci pour trouver son accomplissement. Ce qui surprend c’est la façon toujours nouvelle que l’œuvre a de se rendre visible à son créateur. C’est de voir son désir de création être un désir d’enfantement, réitéré par la surprise de ce qui se donne comme vivant dans l’œuvre. Le peintre doit être surpris par l’efficacité, la hardiesse, la justesse et les voies inattendues que prend l’œuvre pour signifier sa présence.

Lorsque le peintre décide de ranger les pinceaux, c’est qu’il sait au fond de lui qu’il vient de donner vie à quelque chose. Quelque chose qui ne sera pas moins présent que lui-même dans le monde réel. Quelque chose qui est force de proposition d’une possibilité de l’autrement. C’est ce dont traite Dominique Berthet dans le chapitre dédié à l’utopie.

Lorsque l’on cherche la définition du mot utopie, elle renvoie au latin utopia, forgé sur le grec qui charge le mot de deux acceptions : le non-lieu et le lieu du bonheur. La possibilité d’une alternative à notre monde autrement et ailleurs a toujours été un moteur de la création.

En effet, toutes les utopies sont à comprendre comme des mises en mouvement de la pensée en réaction à la réalité. « Motivée par la relation difficile, voire douloureuse avec la réalité, la pensée utopique est une réaction vis-à-vis du monde tel qu’il est », écrit Dominique Berthet. Née des premiers voyages, des découvertes et de l’expansion des savoirs qui stimulent l’imaginaire, l’utopie véhicule l’idée d’un monde meilleur ailleurs.

Il est intéressant de noter que cet ailleurs est souvent manifesté par l’image de l’île, lieu d’harmonie et de ­paix, lieu du paradis retrouvé. Dominique Berthet analyse les différents types d’utopies en nous précisant chaque fois le contexte social et historique de leur naissance. Il serait intéressant pour nous, habitants des îles de poser la question de notre propre utopie. À quels ailleurs aspirons-nous ? Existe-t-il un ailleurs autre que celui forgé par la pensée dominante ?

Une grande partie du livre a trait à la réception de l’art, c’est-à-dire à ce qui pose d’une part le créateur (l’artiste), et d’autre part, le récepteur (le public). Que l’on se situe d’un côté ou de l’autre, les enjeux ne sont évidemment pas les mêmes, mais ils sont liés. En effet, écrit Dominique Berthet, même si « s’interroger sur la réception de l’art implique de placer le spectateur dans une position centrale, dès lors que l’objet de référence est une œuvre, il n’est pas possible de faire abstraction de son créateur et de ses intentions ». Or il nous explique, comment les intentions de l’artiste font l’objet de nos jours d’une incessante récupération de la part des institutions.

Si l’on a l’image traditionnelle de l’artiste cassant les codes, de l’artiste en rupture avec la société, comme étant l’image conventionnelle et pour la plupart, acceptée par le plus grand nombre, cette image a du mal à conserver son statut iconoclaste. Dominique Berthet nous explique que la société capitaliste, par le jeu des musées et des centres d’art contemporain, a le pouvoir « d’absorber ce qui la conteste ». Les artistes subventionnés, leurs œuvres exposées dans des lieux où la contestation, voire la subversion sont souhaitées, perdent leur portée critique. Devant « la marchandisation de l’art, la réduction à la fois des œuvres à de simples objets de consommation et de l’art à un pur divertissement » les artistes doivent trouver des parades, inventer d’autres pratiques, repenser l’idée d’engagement.

Que dire davantage sinon qu’il vous faut lire les lignes que l’auteur a écrites. Il fait état, avec l’engagement et l’exigence d’un critique d’art, des enjeux multiples que génère l’art quand il est en présence des hommes. Du point de vue des artistes comme de celui du public, du processus de création de l’œuvre à celui de sa réception, il nous rappelle l’irréductible besoin d’art qu’ont développé les sociétés humaines depuis leur création, ainsi que les formes et les fonctions de l’œuvre à travers les siècles. Alors l’art change-t-il la vie ? 

Permettez-moi de croire qu’il est des concerts qui transfigurent l’espace, des peintures qui remodèlent la perception des choses, des poèmes qui sont de pures sculptures du temps, et des hommes dont l’inlassable quête est de découvrir les chemins des outre-terres, là où l’humanité peut se penser au-delà d’elle-même. Mais ce n’est que mon avis.

 

Septembre 2022

 

[1] Dominique Berthet, L’art change-t-il la vie ?, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2022.

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