La psychanalyse au féminin #3. Femme, juive, algérienne et française… Alice Cherki, un engagement né du trauma de la colonisation et nourri auprès de Frantz Fanon

Témoin et actrice d’une histoire franco-algérienne qui se confond avec celle de ses patients, la praticienne a su montrer dans sa pratique et dans ses écrits comment le présent ramène un passé pour construire un avenir.

Femme, juive, algérienne et française… En deux mots, « multiple minoritaire ». C’est ainsi qu’aime se définir Alice Cherki, née dans le quartier de la Marine, à Alger, en 1936, dans une famille juive pétrie de diverses cultures. Diplômée de l’Institut de psychanalyse de Paris, elle a toujours refusé les chapelles et, quand bien même on la rattache à Freud et Lacan, elle convoque aussi volontiers Sandor Ferenczi, le spécialiste hongrois du trauma, et François Tosquelles, le précurseur de la psychothérapie institutionnelle, placé par nombre de ses pairs au panthéon de la psychiatrie.

Celui auprès duquel se forma le psychiatre et révolutionnaire martiniquais Frantz Fanon, dont Alice Cherki fut l’une des assistantes internes à l’hôpital de Blida-Joinville, en Algérie, au mitan des années 1950. En 1980, elle cofonde le Collège des psychanalystes, qui regroupe des analystes de diverses écoles et dont le projet unissant psychanalyse et lien social fut son mantra. Plus tard, elle rejoindra la Fédération des ateliers de psychanalyse et créera, avec des confrères des deux rives, le « Diwan Occidental Oriental », lieu de réflexion entre politique et psychanalyse.

« Les lois de Vichy, ça ne s’oublie pas »

Difficile de mettre une frontière entre son vécu, ses vocations, ses pratiques de psychiatre et de psychanalyste. Si, pour René Char, la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil, la lucidité lui fut renvoyée très tôt à la figure, dans le conscient et dans l’inconscient, par les traumatismes des lois de Vichy et ceux de la colonisation française en Algérie.

Elle a 4 ans quand elle est exclue de l’école parce que juive. En 1940, le régime de Pétain abroge le décret Crémieux de 1870 qui faisait des juifs d’Algérie des citoyens français. Les voici donc redevenus des sujets coloniaux, voire des indigènes, comme les musulmans ou les Arabes. « Les lois de Vichy, ça ne s’oublie pas », nous dit-elle ajoutant « ainsi s’inscrit un traumatisme : ne pas avoir de mots pour représenter ce qui se passe ».

De là naît son intérêt pour les enjeux psychiques des silences de l’histoire. Son éveil humaniste s’amorce. Il sera conforté par ses constats précoces de ce qu’elle nomme une « ségrégation coloniale » : des espaces réservés aux Européens, interdits aux autres. Elle est confrontée à la même « partition » à l’université d’Alger où elle fait des études de médecine parce qu’elle veut se rendre utile, « intéressée par l’humain ».

Les massacres de Sétif du 8 mai 1945 aiguisent la prise de conscience de la toute jeune fille. Ils seront le sujet de nombreuses consultations dans son cabinet de praticienne. Elle en conclut que, pour « ceux qui ont vécu 1945, alors qu’ils étaient enfants ou adolescents, c’est ce qui les a fait s’engager ultérieurement pour l’indépendance ».

Le silence et parfois le changement de leur « être au monde » sont, pense-t-elle, une constante chez les descendants de personnes dont l’histoire personnelle a croisé l’histoire des guerres, de la Seconde Guerre mondiale aux guerres coloniales et particulièrement la guerre franco-algérienne. Il s’agit parfois de faire comme si cela n’avait pas eu lieu. Qu’ils aient été victimes ou bourreaux, elle les appelle « les héritiers-déshérités ».

Le soin se double de l’action militante

Son engagement l’amène aussi à intervenir, dès ses premières années de praticienne, dans les bidonvilles d’Alger. Exclusion, misère, enfants dénutris, etc. « J’ai touché ça de corps à corps. » Elle acquiert alors la conviction que l’indépendance de l’Algérie « était nécessaire et inéluctable ».

C’est à ce moment qu’elle rejoint le service de Frantz Fanon à Blida. « Il a été très important pour les jeunes que nous étions. » Elle apprend auprès de cette figure anticoloniale ce qu’est le syndrome nord-africain, ou le lien entre privations, déshumanisation et troubles psychiques.

Elle pratique la social-thérapie, « une petite révolution, qui met fin à l’uniforme, à la camisole de force, aux infirmiers-gardiens, au rebut des tuberculeux et schizophrènes dans des caves avec de la paillasse ». L’institution devient soignante, les malades deviennent des pensionnaires qui participent aux activités thérapeutiques. Elle dit tenir là ce qu’elle recherchait.

Le soin se double de l’action militante en faveur des indépendantistes du FLN jusqu’à la fuite clandestine vers la Tunisie, avant la France en 1965. Dès lors, elle s’intéresse à l’exil psychique chez les descendants de ceux qui ont été pris dans l’exil territorial.

« Qui dit exil territorial dit passage de frontière, mais, pour le psychisme, c’est différent. Nous ne sommes pas définis par un territoire ou une appartenance unique. L’expérience entre deux rives confronte à la frontière intérieure. » Comment donc franchir la frontière intérieure entre deux rives, cette frontière invisible des violences des migrations et des exils ? Alice Cherki s’y est employée sans relâche.

Parmi ses ouvrages : Frantz Fanon, portrait (Seuil, 2000 ; « Points », Seuil, 2016) ; la Frontière invisible : violences de l’immigration (éditions des Crépuscules, 2007) ; Mémoire anachronique, lettre à moi-même et à quelques autres (éditions Barzakh et de l’Aube, 2015).

Urgence pour

Alice Cherki, à Paris, le 27 juin 2025. La psychiatre et psychanalyste âgée de 89 ans conserve encore deux patientes. « Il va falloir que j’arrête », regrette-t-elle.
© Marion Esquerré

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