Raphaël Confiant raconte la migration antillaise, du rêve au cauchemar

Écrivain particulièrement productif avec une soixantaine d’ouvrages à son actif, dont romans, essais, contes, le Martiniquais Raphaël Confiant est aussi le chef de file du mouvement littéraire de la créolité. L’écrivain livre avec son nouveau roman, Barbès créole blues, un récit poétique de la dérive et de l’égarement. Son écriture se caractérise par sa perspicacité, son lyrisme et sa richesse lexicale mêlant le créole et le français. 

« Barbès, boulevard où s’étiole une fleur insolite, drapée de rouge, Gauloise sans filtre au bec, les traits embués d’un rimmel hâtivement apposé, laquelle s’époumone, dans le vacarme des automobiles et des diables surchargés de fripes qui zigzaguent pour livrer leurs solderies […] La fleur ricane, exulte, se plaît parfois à furibonder. Ses yeux sont des lucioles presque éteintes. »

Ainsi s’ouvre Barbès créole blues, le nouvel opus du Martiniquais Raphaël Confiant, bruissant de verve, de vacarme et de vitalité. Ce passage illustre la maestria avec laquelle l’homme réussit à brosser en quelques mots le portrait de son personnage haut en couleurs. Nous sommes à Barbès, un des quartiers chauds de la Ville Lumière où Émilienne, comme d’autres filles venues des quatre coins du monde, funambule sur les trottoirs des boulevards pour vendre son corps au plus offrant.

Émilienne est Martiniquaise. Lorsque la jeune femme quitta son île natale pour débarquer à Paris, elle était loin d’imaginer qu’elle allait finir prostituée dans les rues de Barbès. C’est cette histoire tragique, faite de malchances, d’égarements et de violences sexuelles, que raconte Raphaël Confiant dans son nouveau roman.

Barbès créole blues, paru aux éditions Mercure de France est le nouveau roman du Martiniquais Raphaël Confiant.

Barbès créole blues, paru aux éditions Mercure de France est le nouveau roman du Martiniquais Raphaël Confiant. © Mercure de France

Comédie créole

Inventivité et engagement sont les marques de fabrique de l’écriture romanesque de Raphaël Confiant. Écrivain prolifique, ce dernier est l’auteur d’une soixantaine d’ouvrages, dont des romans, des essais, des contes. Avec son compère et ami Patrick Chamoiseau, il est aussi chef de file du mouvement littéraire de la créolité. Né en 1951 à la Martinique, l’homme s’est imposé comme l’un des écrivains antillais contemporains les plus influents.

Pour rester fidèle à ses convictions concernant la primauté de la langue créole aux Antilles, il a écrit ses premiers romans dans cet idiome, avant de franchir le pas en publiant en français. Le Nègre et l’Amiral, son premier roman dans la langue de Voltaire, fait revivre les années de la Seconde Guerre mondiale dans une Martinique pétainiste et réactionnaire.

Les romans de Raphaël Confiant s’inscrivent dans une vaste épopée que l’auteur aime à qualifier de « comédie créole » sur le modèle de la « comédie humaine » balzacienne. L’objectif est de « retracer les heurs et malheurs de la société créole martiniquaise à travers tous ses composants », selon les mots de l’auteur. Cette fiction puise son miel dans l’histoire de la Martinique, de l’esclavage à nos jours, mais aussi dans la résistance obstinée du petit peuple et des femmes contre la bourgeoisie patriarcale et les soubresauts du destin. C’est cela l’histoire d’Émilienne, récit à travers lequel Confiant explore un pan peu connu de l’histoire martiniquaise, celle de l’immigration ultramarine vers la métropole.

Un bordel nommé « L’Hôtel du Paradis »

« C’est mon deuxième roman sur l’immigration antillaise en France », rappelle Raphaël Confiant. En effet, dans un précédent ouvrage de cet auteur, l’action se déroulait déjà à Paris, avec pour personnages principaux trois exilés martiniquais. Leurs destins se croisent au Bal Blomet, devenu pendant les « années folles » un haut lieu de la musique biguine, née à Saint-Pierre, en Martinique.

À partir des années 1960 où l’auteur a campé son nouveau roman, l’immigration antillaise est une affaire d’État, gérée par le Bureau des migrations des départements d’outre-mer (BUMIDOM). L’organisme créé en 1963 par le Premier ministre Michel Debré fait venir en métropole des milliers de Martiniquais, de Guadeloupéens, de Guyanais et de Réunionnais pour répondre aux besoins en main-d'œuvre dans les usines, dans les hôpitaux, les services publics comme les PTT et la police. Émilienne qui vient à Paris par le biais du Bumidom rêvait de devenir infirmière, mais son rêve se fracasse en mille morceaux lorsqu’elle tombe sous les griffes d’un proxénète antillais qui la place dans un sinistre bordel répondant au nom combien ironique de l’Hôtel du Paradis.

Il y a des pages insoutenables dans ce roman, notamment lorsque l’auteur raconte comment sa protagoniste est livrée à une horde de saoûlards nuit après nuit. Émilienne ne s’en sortira pas indemne de cette expérience, mais sur le chemin de sa dérive elle fait la connaissance d’un compatriote à elle, d’un certain Boris dont elle tombe éperdument amoureuse. Étudiant à la Sorbonne, philosophe en devenir, le jeune homme promet à la belle Câpresse d’écrire sa biographie. « Le roman de l’Égarée » est un roman dans le roman, qui prend forme au fur et à mesure que l’intrigue de Barbès créole blues s’achemine vers sa fin inéluctable. Ce récit enchâssé où il est question d’exil intérieur, de doutes et d’interrogation, laisse entendre que le rêve survit à son anéantissement.

Barbès créole blues est un roman douloureusement lyrique, comme son titre le suggère. C’est aussi un roman moderne par sa double structure, avec le rêve de l’égarement enchâssé dans le cauchemar du vécu. Enfin, last but not least, ces pages à la fois insolentes et d’une émotion contenue se caractérisent aussi par leur écriture mâtinée de créolismes (« enrageaison », « hautaineté », « chien-fer ») – processus devenu la principale marque de fabrique de la fiction de Raphaël Confiant.   

Barbès créole blues, par Raphaël Confiant. Mercure de France, 260 pages, 21 euros.  

Trois questions à… Raphaël Confiant

Comment est née l’idée d’écrire un roman sur la migration antillaise ?

C’est une idée qui trotte dans ma tête depuis bien longtemps. Depuis les années 1970, quand je suis venu faire mes études en France. C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte qu’il y avait une diaspora antillaise importante en France. En me documentant sur le sujet, je me suis rendu compte que l’essentiel de l’immigration antillaise vers la métropole a eu lieu au XXe siècle, après l’effondrement de la filière sucrière dans les colonies françaises. La population s’est retrouvée dans travail, sans moyen de subsistance. Cette crise d’emplois a coïncidé avec le besoin de main d’œuvre et d’employés dans la France métropolitaine d’après-guerre. Le Bureau des Migrations des Départements d’Outre-Mer, connu par son acronyme le Bumidom, a été créé et il a fait venir à partir du milieu des années 1960 des milliers d’ultramarins, dont des Martiniquais, des Guadeloupéens, des Guyanais... Pour moi, cette population fait partie de la mémoire antillaise, même si elle se trouve à 7000 kilomètres de la Caraïbe. Les chercheurs en sociologie ou en ethnologie ont travaillé sur cette population, mais peu de romans ont été écrits à leur sujet. Je voulais évoquer leurs vécus dans mes romans. C’est ce que j’ai fait dans mon précédent roman Le Bal de la rue Blomet en 2023 et puis aujourd’hui dans Barbès créole blues. C’est une matière très riche et je m’étonne que d’autres romanciers avant moi n’aient pas pensé à puiser dans cette matière. Quelques-uns l’ont fait, mais ils sont très peu nombreux.  

Ce travail littéraire que vous faites sur la mémoire créole, vous l’avez appelé « comédie créole ». Qu’est-ce que cette expression englobe ?

Vous savez, j’ai beaucoup lu, Balzac, mon auteur préféré, mais aussi Maupassant, Stendhal, les auteurs anglais, les Sud-Américains, en particulier Marquez. Mes romans s’inspirent du travail de mes prédécesseurs sur la comédie de la vie humaine : comédie française, comédie de la vie anglaise, comédie martiniquaise ou créole pour ma part. Or, attention, le mot « comédie » ne doit pas être pris dans le sens littéral, mais dans son acception de l’absurde de l’existence. Notre existence est belle, nous sommes contents d’avoir le privilège de prendre part à cette humaine condition, mais la vie est tragique car nous allons tous mourir un jour. Dans quelques décennies, personne ne saura que nous avons jamais existé. Même nos livres qui nous donnent le sentiment de survivre à notre vécu est condamné en cet âge de l’éphémère dans lequel nous sommes entrés avec Internet.

Votre nouveau roman Barbès créole blues frappe par inventivité texhnique. Ce n’est pas un récit linéaire…

J’ai toujours eu horreur des récits linéaires. Sans doute parce que j’ai été nourri de contes, de la narration propre à notre imaginaire antillaise qu’on retrouve d’ailleurs chez les latino-américains comme Marquez. La spécificité créole antillaise dans le récit, c’est justement le refus de la linéarité. Le conteur créole procède par digressions, par des retours en arrière. Ce sont des techniques de récits qui ont été imprimées dans nos inconscient collectif pendant les veillées où les conteurs nous tenaient éveillés avec leurs récits tout sauf linéaires. C’est ce que j’ai essayé de reproduire dans mon dernier roman à travers le récit de l’Egarée qui est comme un roman dans le roman, enchâssé dans le récit principal.

(Propos recueillis par Tirthankar Chanda)

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