Le journalisme de révérence au service de Macron

Patrick Chesneau

   Il y a quelques jours, le Président de la République invite en son palais un aréopage distingué de gens de presse. En toute discrétion. Triés sur le volet, en fonction de la souplesse de leur échine, souvent éprouvée par le passé, ils cultivent à l'envi leur bonne réputation dans les arcanes du pouvoir. 

   Une douzaine de grandes signatures. Chacune, sur son media ou dans son journal, excelle à tartiner la pensée unique et à mouliner une parole fortement teintée de libéralisme. Chez ces convives volontiers macronophiles, pas l'once d'un début de tropisme de regard critique, encore moins de dissidence doctrinale. Autour de la nappe présidentielle, d'instinct tous se serrent les coudes face aux clameurs populaires dont le conglomérat NUPE NUPES NUPS est le porte-voix intempestif. 

   Sans attendre la poire et le fromage, l'hôte qui prend alors les traits de Jupiter-Vulcain vante les innombrables mérites à ses yeux d'une réforme des retraites. Ça tombe bien, c'est la sienne. Les commentateurs réunis dans ce petit cénacle se montrent fidèles à ce qui constitue leur marque de fabrique. Imbibés de bien-pensance, ils ne questionnent jamais le bien fondé des projets présidentiels. Ils opinent du sous-chef, liés par un serment. D'entrée de jeu, en saisissant leur rond de serviette, ils avaient admis le principe fondateur de ces agapes : ne pas sourcer. En clair, ne pas attribuer au Président les propos qu'il est pourtant venu tenir en personne. Il a été implicitement convenu qu'il pourra tout dire, à sa guise mais en douce, presque à l'escamotée, sans avoir à se dévoiler publiquement et sans devoir rendre compte de ses déclarations impromptues mais certainement pas improvisées. 

   Obséquiosité quand tu nous tiens !!! Les perroquets du banquet seront les missi dominici du chef de l'extrême-centre auprès de l'opinion publique, laquelle tend déjà l'oreille à la piétaille (ainsi la voit la macronie et ses affidés) qui rugit et vocifère dans la rue. De quoi s'interroger gravement sur le jeu de complicité des journalistes participants. Ils vont convoyer dans leurs éditos une info qui leur aura été livrée de première main, mode gratin dauphinois, mais qu'ils s'engagent à restituer dans un curieux processus façon catimini. Tarabiscoté. Une bizarrerie byzantine qui peut indigner les tenants d'une pratique sans compromission.

   Est-ce la défaite au plan des principes d'un journalisme de probité morale et d'honnêteté intellectuelle ? S'agit-il d'une énième entorse à la déontologie et à l'éthique provenant des rangs de professionnels déjà fort imbus de leur mission d'informer ? Asséner des échantillons de vérité tronquée parce que parcellaire relève, a priori, d'un autre métier. Alors, qu'en est-il de l'indépendance de jugement, d'appréciation et de commentaire de ces gens de presse " embedded " (embarqués) à la table du monarque républicain ?

   Rencontrer le Président de la République, oui. Evidemment. Il est une source capitale d'informations. L'écouter dans la plaidoirie de sa propre politique est une nécessité professionnelle. Il est une source irremplaçable qu'il serait contre-productif d'ignorer. Rallions-nous à ce procédé de fonctionnement. Il est essentiel d'entendre la clé de voûte des institutions françaises brosser le panégyrique de son action. Primordial de comprendre les fondements de sa politique et les ressorts de sa personnalité. Un déjeuner n'est qu'une circonstance. Mais, elle devient aggravante si les propos du chef de l'état sont déversés dans une semi-clandestinité entretenue à seule fin de propagande. Sans la moindre esquisse de traçabilité pour les consommateurs d'actualité. Ne pas pouvoir citer l'occupant de l'Elysée ravale l'exercice au niveau d'une farce. Et attrape...si l'on est dupe de la manoeuvre. Dans un tel cas, le recours imposé à ce qu'on appelle le" off " en jargon jargonnant devient une pure manipulation. Ourdie par le pouvoir mais consentie de la part d'éditorialistes adoubés séance tenante par le maître de cérémonie. 

   Faut-il le rappeler, au risque de la naïveté ou de l'incongruité ? Les journalistes ne sont par définition ni des relais serviles ni des factotums assermentés. Pas des canards laquais. Dans le cas contraire, le vice de forme serait congénital. Équivalant à un sacerdoce dévoyé. Profession intrinsèquement viciée, dirait-on alors sans être démenti. Les journalistes ne peuvent, par simple opportunité, être intronisés par un supposé puissant comme des répétiteurs sur commande. C'est même une atteinte à la liberté d'informer que de les travestir en plumitifs assignés à une rhétorique officielle. Univoque par essence. 

   En la circonstance de ce déjeuner, la connivence est établie. Jetant l'opprobre sur toute une profession pourtant admirable dans son principe contributif à la démocratie.

 

   Patrick Chesneau

Commentaires

La continuité dans le changement?

Frédéric C.

03/02/2023 - 16:08

Ce « journalisme de révérence », il semble que ce soit une spécialité française, que dis-je ! une tradition multiséculaire française, malgré les révolutions, insurrections et réputation d'irrévérence "à la française". Il y eut la tradition du pouvoir fort, du Monarque et de sa cour, avec prébendes à la clé pour les courtisans. Pas seulement avec Louis 14, mais aussi les empreintes des deux Napoléons, de Clémenceau (légalement), Pétain (légalement, pour la zone nono), de Gaulle (légalement si on veut mais quand même sous pression d’un putsch) et les suivants (légalement). Chefs distants, hautains, méprisants pour la plèbe ! Après Pompidou, vous vous souvenez certainement que VGE disait vouloir rompre avec ce conservatisme de ses prédécesseurs, et marquer son mandat de « la simplicité » (sic !). Mais passés les 1ers temps, vous vous souvenez sans doute des "interviews" du Pdt Giscard d'Estaing : il répondait rarement aux questions posées autrement que par des tours de prestidigitation, des pirouettes, le must étant atteint avec une question sur les diamants de Bokassa... Les « interviewers » et « journalistes » comprenaient tout de suite le message : ils avaient dépassé la ligne jaune, donc « silence dans les rangs ! et vos doigts sur la couture du pantalon ». Et donc les « journalistes » rentraient dans le rang en s’écrasant mollement. Ces interviews furent délicieusement parodiées par LeLuron et Desproges, entre autres. Sous l'empire (on pourrait presque dire le « 3ème Empire » !) des Pdts suivants (FM, JC, NS, FH...), après les "états de grâce" des 1ers temps, aucun d’entre eux ne fut jamais mis en difficulté par des journalistes "en face à face", mais par des journalistes d'investigation, "fouilleurs de merde", qui le firent à leurs risques et périls... Affaire Mazarine, révélations sur la Francisque remise en mains propres (si l’on ose dire) par Pétain, etc... Ce journalisme de révérence d'aujourd'hui, n'est que la continuité de ce qui a précédé (ce jeu de mots m’amuse). Formellement, c'est peut-être plus visible du fait de la fatuité et de la personnalité de l'individu Macron Emmanuel, de ses inquiétantes zones d'ombre... mais sur le fond c'est le « changement dans la continuité » du changement qui n'arrive jamais... J'ai regardé "pour le fun" une conférence de presse de de Gaulle " datant de 1965: au moins avec lui c'était clair: il avait été mis au pouvoir par un putsch, il était le monarque électif (élu au S.U.Indirect avant 1965, mais ayant accentué la personnalisation du pouvoir depuis le plébiscite de 1962), et il ne fallait pas dépasser la ligne jaune. Mais c'était explicite. Sous les suivants, notamment à partir de 1974, la liberté apparente de ton était et reste de la poudre aux yeux. On peut être choqué, révolté, mais est-ce si surprenant ?... Il y a parfois des évolutions elipsonniennes : la condamnation de Chirac fin 2011 à deux ans de prison avec sursis, pour «détournement de fonds et abus de confiance ». L’ex-Pdt Sarkozy est un peu « emmerdationné » ces temps-ci, mais avec tous les appuis et l’argent dont il dispose, il est douteux que l’ex-tsar Nicolas III écope de grand-chose. La France reste la France, et son irrévérence de réputation est très formelle, dans la tradition « Fou du Roy ». Cela a connu un pic à la charnière des années 1960-1970, mais cette contradiction a vite été digérée par le système lui-même... Bon, on peut trouver pire dans les grandes puissances; en Russie poutinienne, en Chine, mais c'est une piètre consolation. En revanche, aux USA (qui n'est évidemment pas un modèle au plan de la protection sociale...), le Pdt peut être mis sur la sellette, n'est-ce pas Mister Président?... Mais en France, vous imaginez un Pdt de la République traduit devant la Cour de justice de la République (ex-Haute Cour de Justice)?... Et en Martinique, essayons d'imaginer des journalistes posant des questions "qui fâchent", irrévérencieuses, et répétées, insistantes, à S. Letchimy ou naguère à AMJ ou D.Marie-Sainte? Sur la question nationale, le "Pacte de gestion" de gestion, l'éventuelle fin du moratoire (surtout après les dernières déclarations de Darmanin), sur les modes autoritaristes de gouvernance, le clientélisme, etc.

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