Crise martiniquaise et guadeloupéenne : tout le monde a des propositions !

Rubrique

      A lire la presse-papier et la presse-Internet de nos deux îles, tout un chacun a des propositions pour nous permettre de sortir de la crise qui affecte celles-ci.

      Même les réseaux de Panurge (dits "sociaux") s'y mettent !

      Pour notre part, nous n'en avons pas et à dire vrai, nous n'en avons aucune. Il ne s'agit nullement d'un aveu d'impuissance (intellectuelle) mais d'une forme d'étonnement, de sidération même, devant le non-dit qui est derrière cette floraison de propositions. Le non-avoué plus exactement...De quoi voulons-nous parler exactement ? De ceci : 

      Tout le monde part du principe qu'il faudrait permettre à nos populations de vivre mieux sur la base de l'existant !!! Traduction triviale : en "maintenant les avantages acquis" pour reprendre une expression en usage dans la gauche autonomiste et même__mais sans l'avouer !__chez les différents mouvements indépendantistes. Traduction : les subventions européennes aux planteurs békés, les 40% des fonctionnaires, la CMU, les Allocations-logement, le RSA pour le peuple etc...

      Or, si ces "avantages acquis" ont indéniablement permis de sortir nos populations de la misère dans laquelle elles croupissaient avant 1950, si on peut même les considérer comme une forme de remboursement de la dette des 3 siècles d'esclavage, elles sont fragiles. Elles ne sont pas inscrites dans le marbre pour l'éternité. La géopolitique mondiale est en train de changer à une vitesse effarante et l'Europe est en train d'être marginalisée économiquement, prise en étau qu'elle est entre la voracité étasunienne, la domination économique chinoise et l'émergence de certains grands pays du Sud à savoir ces anciennes colonies d'Afrique, du Monde arabe et d'Amérique du Sud qui ne dépendent plus d'elle.

    Pour parler brutalement : l'Europe n'aura plus les moyens d'ici 2040 de verser des subventions mirifiques à nos planteurs de banane. Ce n'est pas qu'elle ne le voudra plus mais bien parce qu'elle ne le pourra plus ! Son impuissance se manifeste tous les jours sous nos yeux : chaque fois qu'un Européen utilise sa carte bleue, ce sont des sociétés étasuniennes qu'il enrichit. Seule la création d'un euro numérique pourrait changer la donne mais on en est très loin à cause des différents nationalismes européens.

    S'agissant de la France, elle est impuissante à endiguer le flot de produits chinois, souvent à bas prix, qui minent son économie et a pour effet d'augmenter sa dette déjà collossale. Elle n'aura plus les moyens, d'ici 2040 ou 50, d'assurer les 40% des fonctionnaires (d'ailleurs régulièrement remis en cause par certains politiques) et les aides sociales se voient déjà rognées année après année. L'Allocation-chômage, par exemple, ne sera plus versée aux personnes qui refusent une offre d'emploi proposée par France-Travail même si ladite offre ne correspond aucunement à la formation ou aux compétences de la personne concernée : un électricien en chômage devra accepter d'occuper un poste de...brancardier dans un hôpital sinon il se verra couper son allocation-chômage. Un jeune au chômage devra accepter le premier emploi de libre même s'il n'a aucun attrait pour ce dernier sinon fini le RSA !

    Donc Martiniquais et Guadeloupéens sont en train de rêver "tout debout", comme on dit en créole, quand ils proposent des solutions pour sortir de la crise qui affectent leurs îles en s'appuyant sur ce non-dit que sont "les avantages acquis". 

    Ouvrons les yeux ! Sortons de ce non-dit qui est une "ratière" (piège à crabes) dans laquelle nous avons été enfermés depuis 1950 ! Et quand nous disons "tout le monde", nous voulons parler des planteurs abreuvés de subventions européennes, des fonctionnaires agrippés à leurs 40% et le peuple arrimé à ses diverses allocations et autres RSA. C'est le bateau-Guadeloupe, la yol-Martinique qui couleront à pic dans peu de temps quand Papa l'Europe et Manman la France ké ralé kannot-yo (se retireront). 

    Il n'est évidemment pas facile de faire des propositions de sortie de crise en avançant d'emblée l'idée qu'il ne faut pas les appuyer sur le non-dit des "avantages acquis". On voit déjà les réactions : "Vous voulez ruiner notre économie bananière !", "Vous voulez diminuer de moitié les revenus des fonctionnaires !", "Vous cherchez à réduire les masses populaires à la misère comme en Haïti !". Au fait, nous avons oublié d'évoquer une quatrième couche sociale : les professions libérales. Allons droit au but : si lorsque vous aller voir un avocat et qu'il vous faut lui verser d'emblée 1.000 euros (et non 200 euros comme à un avocat barbadien) pour s'occuper de votre affaire, c'est parce que lui, tout comme les notaires, les architectes etc..., bénéficient indirectement des subventions franco-européennes versées aux chefs d'entreprise, des 40% des fonctionnaires et, certes beaucoup moins, des diverses aides atribuées aux couches populaires. Sans tout cela, ils vous demanderaient 200 euros comme à Sainte-Lucie ou à Barbade !

    Tout cela pour rappeler que toutes les classes sociales martiniquaises et guadeloupéennes bénéficient, à des degrés divers évidement, de ces fameux "avantages acquis".

    Il ne s'agit donc pas de multiplier les propositions de sortie de crise comme on le voit en ce moment sans poser la question suivante : accepterons-nous de vivre à partir des richesses et des capacités propres de nos deux îles ? On n'est pas du tout dans le sempiternel débat "Assimilation-Autonomie-Indépendance". Pas encore ! Il faut d'abord poser un préalable : sommes-nous prêts à viv anlè pwa kò-nou (Lit. "vivre sur le poids de notre corps") ou continuerons-nous à nous bercer dans l'illusion de "l'existant" ou plus exactement des "avantages acquis" ? 

    Choisir le "anlè pwa kò-nou" sera difficile. Très difficile ! Et cela pour toutes les classes sociales. Un exemple éclairant : un grand groupe de spiritueux anglais est tombé en faillite l'an dernier et a été mis en vente. Qui l'a racheté ? Qui a pu le racheter ? Un riche entrepreneur de la Jamaique, la Barbade ou Trinidad, qui sont d'anciennes colonies anglaises, penserions-nous aussitôt. Erreur ! C'est une société martiniquaise qui a pu la racheter. Si nous vivions "anlè pwa kò-nou" cela aurait été impossible. De même, un jeune qui vient de réussir au concours de professeur des écoles à Barbade ou à Trinidad ne peut pas, l'année même où il prend son poste, faire un crédit pour s'offrir une BMW ou un 4/4. Son alter ego martiniquais ou guadeloupéen, oui ! Et enfin, les allocations-logement, chômage, personne handicapée etc...sont soit inexistantes dans la Caraïbe soit sont dérisoires.

    En clair, nous devrons tous accepter, dans le cas où nous vivrions "anlè pwa kò-nou", de vivre differement. De sortir de la société de surconsommation et de gaspillage dans laquelle nous sommes englués, d'inventer un modèle qui nous permette de sortir progressivement de celui, mortifère, qu'est l'économie de comptoir.

    De tenter de mettre sur pied une société de sobriété

    Faute de quoi toutes les belles propositions de sortie de crise qui fleurissent en ce moment nous renvoient à une fameuse expression créole : Pawol sé van !... Traduction : à nous cacher tous la tête dans le sable...

Connexion utilisateur

Commentaires récents