GEORGES GRATIANT : UN COMBATTANT FIDELE JUSQU’AU BOUT

Raphaël CONSTANT

Le 20 juin 2022, le Barreau de Martinique a tenu un colloque d’hommage à la personnalité de Georges GRATIANT (1907-1993), à l’occasion du trentième anniversaire de sa mort.

Cette manifestation a permis de se rappeler de cet éminent militant communiste et extraordinaire avocat.

Par ces temps troublés où règnent la confusion politique, la corruption et une importante répression, il est bon et important d’évoquer cette figure.

Je pense que le moment charnière de la vie de GRATIANT se situe dans sa rencontre avec André ALIKER.

Ce dernier militant du Groupe Jean Jaurès, gérant du journal Justice, est aussi commerçant. Il a besoin d’une aide pour sa comptabilité. Ce sera GRATIANT. Ce dernier travaille à l’époque à l’économat du Lycée Schoelcher. Si on en croit ce qu’écrit G.E. MAUVOIS dans son livre « Un avocat dans le siècle » (KEditions), dès cette époque, GRATIANT a la vocation du Barreau. Il passera même les diplômes pour cela et ira en France les faire valider. Mais n’ayant pas d’argent pour ouvrir un cabinet, il continue à travailler à l’économat. Sa connaissance des chiffres, des factures, des classements fait qu’il est une aide pour ALIKER chez qui il se rend toutes les fins d’après midi après son travail au lycée.

Dans de telles conditions, GRATIANT n’a pu être que choqué par l’assassinat en janvier 1934 d’André ALIKER par des sbires du magnat AUBERY dont il dénonçait les scandales dans les colonnes de Justice. Ce drame qui remua la Martinique n’a pu que renforcer GRATIANT dans son choix militant.

Créateur, avec entre autres René Ménil, d’une structure de jeunes militants, Front Commun, cette dernière va fusionner dès 1935 avec la vieille garde pionnière du communisme en Martinique, le Groupe Jean Jaurès des Monnerot, Bissol, Linval, Bayardin etc… pour créer quelques mois plus tard la Région Communiste.

Il faut bien voir que de cette période jusqu’à sa mort, soit bien soixante années, GRATIANT, et c’est exceptionnel dans l’histoire martiniquaise, est resté fidèle à son engagement de jeunesse au jour de l’assassinat d’André ALIKER.

D’une part, l’engagement communiste auprès du prolétariat contre ce que l’on nommait alors « l’Usine », cette caste békée dont les descendants continuent encore de dominer le commerce et l’agriculture en Martinique. Un engagement ferme sans compromis et sans compromission.

GRATIANT a dû être un des hommes politiques les plus haï par la classes blanche de ses possédants martiniquais tant, à tous les postes qu’il a occupés (premier adjoint de Fot de France, maire du Lamentin, conseiller général de Fort de France et du Lamentin, président du conseil général de 1945 à 1947), il n’a jamais accepté de dévier du combat « anti-usinier ». Sur cette ligne politique, cela a été une constante dans le droit fil des enseignements de MONNEROT ou d’ALIKER, ceci sans moratoire ou renoncement quelconque.

On a beaucoup de mal aujourd’hui à mesurer ce que signifiait ce combat permanent contre des forces économiques plus puissantes soutenues par un pouvoir colonial. Les militants communistes ont mesuré cette férocité au travers des périodes les plus sombres avec une répression « sans manman » ! Il faudra attendre 2015 pour voir son parti, le PCM , accepter pour la première fois de son histoire une alliance avec la droite comme une forme ultime de reniement de l’engagement communiste en Martinique.

D’autre part, GRATIANT va faire que l’image du militant communiste martiniquais soit celui de l’honneteté. Le souvenir de André ALIKER et son épitaphe « Ils n’ont pu me corrompre, ils m’ont assassiné » y ont été certainement pour quelque chose. En soixante ans de vie politique, il n’a jamais pu être fait reproche à GRATIANT du détournement ou d’un usage anormal d’un seul des francs dont il avait la garde. Le terme incorruptible aurait pu lui être affublé sans peine.

Là aussi, cette honneteté, il l’a payé cher. Ainsi, premier adjoint de Fort de France de 1946 à 1956, c’est lui qui assurait la gestion quotidienne alors que CESAIRE, maire en titre, remplissait à Paris son mandat de député. « On » lui a tant reproché une trop grande rigueur, un refus des magouilles qu’au lendemain de la démission de Césaire du PCF en 1956, c’est dans un cercueil portant le nom de GRATIANT que les troupes césairistes fêteront leur victoire alimentaire.

Absence de compromission, honnêteté scrupuleuse, GRATIANT a personnifié le militant communiste dans toute la moitié du XXème siècle en Martinique.

GRATIANT a joué un rôle non négligeable dans la révolution copernicienne des années 1948/1956 des communistes martiniquais abandonnant (difficilement) l’idéologie assimilationniste de gauche pour balbutier la question nationale martiniquaise avec la création du PCM en 1957 et l’adoption du mot d’ordre d’autonomie en 1960.

En 1983, il mena la liste communiste aux premières élections régionales et, avec ses quatre sièges, il permettra à la « gauche » de devenir majoritaire pour la première fois depuis 1955.

Il reste que le moment fort de la vie de GRATIANT restera pour l’histoire son discours de mars 1961 dit des trois tombes. Ce texte est magnifique. Il est violent mais de quelle violence parle-t-on quand c’est une trentaine de personnes qui ont été touchées par les balles de la répression ?

La violence s’explique aussi car GRATIANT a été trompé pour que cette fusillade ait lieu. L’arrivée des grévistes dans le bourg du lamentin depuis le matin s’explique par l’arrestations de deux ouvriers sur un piquet de grève. Dès le matin, le procureur a promis qu’ils seront rapidement libérés. Les ouvriers choisissent de les attendre au bourg pour repartir. Il se positionne près de l’ancienne cantine. La situation est calme quand passe une jeep avec à son bord le béké du Lareinty, AUBERY. Cela déclenche un mouvement de foule et AUBERY, grand poltron, court se réfugier dans une maison. Les policiers et gendarmes se positionne pour protéger l’usinier. L’attente s’installe. D’un coté le béké est bloqué dans une maison, de l’autre, les ouvriers attendent l’arrivée de leur camarades arrêtés.

GRATIANT dès la fin de matinée est sur place. Homme courageux, il est présent près des grévistes quasiment pour faire rempart face aux fusils des assassins en uniforme. L’attente continue.

Vers 20h, un commissaire des renseignements généraux nommé CHARLERY vient dire à GRATIANT que les deux ouvriers ont été libérés et arrivent. GRATIANT part à leur rencontre. En fait, c’est un mensonge. L’objectif est d’éloigner GRATIANT de ce qui sera la scène de la tuerie. Quelques minutes après que GRATIANT s’en aille, les tirs commencent contre les ouvriers. Au même moment, la messe se termine. Parmi les victimes, il y aura des fidèles quittant l’église.

GRATIANT revient. Il y a une trentaine de corps à terre. AUBERY a été évacué par les gendarmes. GRATIANT s’occupera des évacuations allant de la morgue à l’hôpital avant de rentrer chez lui et s’effondrer en pleurant.

Oui, le discours des trois tombes est violent mais cette violence virtuelle est la réponse à la violence des fusils.

GRATIANT fait ce discours en toute connaissance de cause. C’est un cri, un « J’ACCUSE » en bonne et dûe forme. Il joue au moins sa carrière d’avocat.

Avocat il l’est depuis l’avant-guerre mais il a commencé à exercer après celle-ci. Entre le militantisme, les mandats électoraux, il lui faut bien travailler. Il lui faut d’autant qu’il est l’avocat des humbles, des pauvres et qu’il ne va jamais faire fortune.

GRATIANT est un bon avocat et il est un très bon plaideur. Ironique, il est cinglant, pédagogique et convaincant. Car, il est avant tout orateur de talent.

J’ai accompagné GRATIANT en 1973 lors de sa campagne électorale pour les législatives. Chaque discours était en soi un petit bijou et chaque discours se distinguait de l’autre.

Pendant près d’un demi-siècle d’activité professionnelle, il a plaidé des centaines de fois. Certaines de ces plaidoiries sont restées légendaires : Les 16 de Basse Pointe, l’OJAM, BRAVO, MAUVOIS et LEOTIN, LES FRERES BOUTRIN, etc…

Au début des années soixante-dix du dernier siècle, les jeunes militants du mouvement lycéen, nous n’étions pas loin d’être prêts à nous faire arrêter pour se trouver aux premières loges à écouter la plaidoirie de GRATIANT.

Pour son discours sur les trois tombes, GRATIANT sera poursuivi par le ministère français des armées. Il n’est pas le seul ; outre l’application de l’ordonnance soixante, les saisies de Justice, NICOLAS et SYLVESTRE, autres dirigeants du PCM, font aussi l’objet de poursuites pénales. GRATIANT est condamné en octobre 1961 pour outrage à l’armée. Il fait appel. Mais le Procureur Général demande au Barreau de le sanctionner sur le plan disciplinaire. Les magistrats refusent que les dossiers de GRATIANT soient plaidés. Le Barreau se met en grève et envoie son bâtonnier à Paris mettre en garde le ministère de la Justice. Devant cette mobilisation, la Cour d’Appel baissera pavillon.

Soit dit en passant, on ne peut être que frappé par la similitude du fonctionnement judiciaire soixante ans après. Mais, ce serait une autre histoire.

Pour en revenir une dernière fois sur le parcours de GRATIANT, je rapporte une anecdote que m’avait rapporté Marcel MANVILLE.

Quand MARNY devait être jugé par la Cour d’Assises de Paris, le président de la Cour était inquiet car l’accusé refusait de parler à quiconque. Il fait appeler MANVILLE qui était le principal avocat « antillais » de Paris pour un entretien. MANVILLE s’y rendit. Le Président assura MANVILLE que MARNY ne serait pas condamné à mort mais lui demandait d’aller lui parler pour qu’il accepte de participer à son procès. MANVILLE descendit à la souricière où il put être mis en contact avec MARNY. Ce dernier ne voulut rien entendre de MANVILLE jusqu’à ce que ce dernier se dise l’ami de GRATIANT. A ce seul nom et pour cette seule raison, MARNY accepta d’avoir un entretien avec MANVILLE !

Simple illustration de la place que cet homme a occupé dans la vie des martiniquais.

LONE EPI RESPE !

 

Raphaël CONSTANT

Avocat et Militant

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