En ces mois de février et mars 2016, le monde et ses actualités transpirent à grosses gouttes les angoisses dues aux atrocités de la guerre, aux enlèvements de chef d’Etat ainsi que les craintes du triomphe des fascismes et des arrogances impériales de toutes sortes.
L’atmosphère rendue déjà intenable par le spectre effroyable du génocide de Gaza, par les manœuvres de recolonisation forcée du Vénézuéla et de Cuba, s’aggrave quasiment de jour en jour. Et s’il fallait convaincre la conscience des habitants des petits insulaires que nous sommes de ce que le monde est dominé plus que jamais par la loi du plus fort, voilà que cette barbarie envahit maintenant notre espace proche : elle est là dans les Caraïbes, l’armada guerrière US, à quelques encablures maritimes, là où vont et viennent les pêcheurs des îles de notre archipel.
Alors, réflexe habituel, sans me désintéresser de cette actualité, je me fais fort de m’appliquer à reprendre souffle ailleurs ; question de sauvegarder un maximum de sérénité et de clairvoyance dans ce monde-là.
Et je m’en vais au plus vite m’emparer de romans récemment publiés.
Avec un peu plus d’empressement cette fois, car j’ai décidé de jeter mon dévolu sur celui de Raphael Confiant, heureusement exposé ces jours derniers dans les librairies de l’île. Toujours poussé par l’incompressible besoin de respirer un autre air, je dévore des yeux son titre. Il est suggestif : « Barbès créole blues ».
Confusément mon imagination assimile le titre si évocateur de ce roman à un style musical inédit de l’afro américanité -le créole blues- dont Raphael Confiant serait l’ingénieux découvreur !!
Pourquoi pas ! R. Confiant a coutume de ces genres d’audaces littéraires.
Mais le livre en mains, j’ai dans un premier temps, immédiatement déchanté. Puis, un court instant j’ai été interrogé par la lecture rapide de la quatrième de couverture.
A vrai dire, j’ai vite compris que je m’étais trompé, victime à ce moment-là d’un irrésistible désir d’évasion, hors des extravagances et autres atrocités de l’actualité, peut être aussi en attente d’une sorte de cure magique d’exotisme dépaysant et dépolluant.
« Barbès créole blues », c’est bien autre chose, rien de musical à vrai dire, mais une véritable œuvre littéraire. Et bien m’en a pris, car je ne me suis pas privé de m’abandonner longuement au plaisir de sa lecture. Sans ininterruption j’ai suivi pas à pas ses personnages, tout en savourant une fois de plus, la succulence littéraire des emportements romanesques de R. Confiant.
Mais on ne se refait pas. L’autre partie de mes motivations personnelles a vite repris le dessus : celle de l’exercice de l’anthropologie dite compréhensive et ses engagements à analyser et à expliquer l’humain dans ses innombrables et diverses expériences individuelles et collectives.
De ce point de vue, j’apprécie habituellement les descriptions de la complexité et de la finesse multiple des aventures humaines en terres antillaises rapportées par R.C, à travers ses productions littéraires. Diversité qui concerne aussi bien les campagnes que l’en-ville mais aussi l’ailleurs. Tel est notre monde, une géographie totale dans laquelle l’ici-a est attaché à là-bas et réciproquement.
Par expérience d’anthropologue, je le sais il n’y pas mieux que la langue indigène pour exprimer et traduire, les nuances du vernaculaire, le caché de l’implicite des alentours immédiats et les aspérités singulières des pensées communes. Souvent tout cela fait écran opaque à la connaissance objective de la réalité du local. D’aucuns diraient lieux dissimulés et silencieux où tapit l’âme ou l’esprit-pays.
Cette fois, avec cette nouvelle publication R. Confiant n’échappe pas à sa règle. Profondément habitée par la créolité, celle-ci invite à une longue déambulation dans l’ailleurs. Pour une majorité d’entre-nous antillais de Martinique, surtout dans ces années 1960-70, l’ailleurs c’est d’abord la métropole française.
R. C situe cet ailleurs-là dans quelques quartiers parisiens, au centre desquels vont et viennent des personnages haut en couleur et en destin, pour la plupart exilés antillais amenés dans l’hexagone par le BUMIDOM.
Des personnages dont la vie quotidienne et ses tribulations se nouent douloureusement à des rêves de mieux être qui ont conduit ces femmes et ces hommes à s’expatrier. Plus souvent que rarement des rêves agités de cauchemars, de réveils sombres et de parcours pénibles, voire désastreux. Tel est le destin partagé par nombre d’entre eux et que figurent parfaitement les personnages contrastés et révélateurs du roman de R.C.
Ce sont là des humanités somme toute ordinaires dirait-on. Dans leur paraître peut-être, mais en réalité, celles- ci sont grandement illustrées dans leur entièreté par la marque encore vivace des authenticités antillaises originelles. « Si tellement » qu’ils parviennent à transporter sans relâche le lecteur des quatre coins de Paris, jusque « là-bas, au-pays », c’est-à-dire aux Antilles et vice versa.
Généralement, dans mes manies de lecture de roman, deux moments s’imposent à moi : celui de l’immédiat et du plaisir esthétique procuré par le style et les mots qui disent le récit et témoignent l’exceptionnalité de son récit. Sous cet angle, la grande force d’un roman, c’est sa capacité à pénétrer l’intime, c’est-à-dire les aspérités émotionnelles et les profondeurs abyssales des subjectivités des personnages.
C’est en cela que R. Confiant est un des « maitres de la parole » des mornes et des fonds antillais, mais aussi du proche, des alentours et du lointain de nos caraïbes insulaires ; celles porteurs sans complexe de leur ancestralité, mais aussi sans prétention de leur ouverture à la modernité et au monde.
Pour moi lecteur, il y a le moment aussi de la réflexion différée sur le roman, sur les expériences des tranches de vie des personnages et des conditions de leur existence. Qu’est ce qu’ils nous disent du ressenti sur leur société ?
Ce qui est toujours appréciable à la fois du point de vue esthétique et expérientiel de l’œuvre de R.C, ce sont ses mises en scène toujours subtilement évoquées, mais toujours lisibles de la singularité anthropologique si complexe des sociétés antillaises.
En l’occurrence, « Barbès, créole blues » est un modèle du genre.
Au point où ce roman suscite chez moi, le besoin de dire, ici deux mots, quatre paroles.
En particulier, pour signaler au passage un trait à mon avis majeur souligné par ce roman : le caractère systémique du processus d’acculturation contrainte qui, aux Antilles, a accompagné la politique d’assimilation et son processus de transformation soutenue des cultures antillaises endogènes.
Dans le prolongement, ce phénomène typique de créolisation en milieu exogène a vu simultanément certaines banlieues de regroupement de l’émigration antillaise métropolitaine remplir progressivement la fonction de lieux de sous cultures périphériques et lointaines.
Fonction importante, puisque habités de leur sous-culture, ces milieux de l’autre-bord, intensément soumis à l’acculturation sont devenus, pour ces populations émigrées, à la fois des incubateurs d’une nouvelle culture urbaine afro antillaise, mais aussi des marqueurs déterminants d’attachement socioculturels.
Dans un cadre d’active acculturation, ces sous cultures ont contribué à créer des formes d’expressions très diverses, parfois inédites, telles que par exemple en matière musicale, un courant musical de renommée et de diffusion internationale, tel que le ZOUK
Il en est de même notamment de certains quartiers de grandes villes américaines avec comme autre exemple musical emblématique, la Salsa.
Toutes ces formes d’expression résultent d’une forte hybridation des matrices culturelles des pays d’origine qui, de surcroît ont dû intégrer d’autres formes provenant du milieu métropolitain, pays d’accueil des émigrés franco-antillais.
Cependant, je ne saurais trop inviter le lecteur non intéressé par ces extrapolations anthropologiques sur la créolisation, à savourer d’abord le plus simplement du monde, mais pleinement, ce roman et à s’abandonner à l’humour, parfois un peu rude de R.C, mais combien bénéfique et réconfortant par les temps cours.
Ainsi à parcourir sans retenue le pittoresque des rues et des demeures parisiennes de cette période où R.C a choisi cette fois de tracer les itinéraires de ses personnages et d’implanter les scènes théâtrales de leurs pensées et de leurs agissements.
Parmi ces hauts lieux de mélanges interethniques et du commerce du sexe, il y a Barbés. Un quartier des grandes villes françaises, emblématique de ces métropoles urbaines qui ont accueilli dans les années 70 des ressortissants « ultramarins du BUMIDOM et où souvent se sont accumulés bien des échecs d’insertion des « bumidomiens ».
Le choix aurait pu être porté sur d’autres quartiers qui ont vu fleurir les premières générations de « jeunes gens » embarqués dans d’autres formes de déchéance humaine ; tel que par exemple le trafic de cocaïne puis de crack.
Ici, l’option adoptée par R.C est différente, mais pas étrangère à ces logiques de dégradation récurrente qui ont frappé typiquement la vie de bien d’exilés antillais des grandes villes françaises de l’époque.
Le drame constitutif du récit de R.C est celui de beaucoup de jeunes femmes de cette époque. Celles-ci sont alors numériquement plus nombreuses dans le prolétariat et sans doute aussi plus socialement malmenées que leurs homologues masculins.
Le cas d’Emilienne est une situation sans doute un peu extrême, mais pas du tout invraisemblable.
R. Confiant en a fait un condensé bien significatif des tourments d’une exilée antillaise paumée, mais arc-boutée à son projet de « devenir quelqu’une ». Et de malchance en malchance, une jeune femme accidentée de la vie s’est construite un parcours chaotique qui au final lui a échappé, au point d’en faire son malheur.
Pour autant, notre chance c’est que « Barbès, créole blues » est un roman et de surcroit un roman qui est loin d’être triste. Bien au contraire, comme à l’accoutumé l’écriture de R. C sait forcer le trait sans outrance et, à bon escient, imbiber de dérision les récits de vie et les mésaventures des personnages choisis.
En somme, dans cette actualité brulante de démesure et de barbaries, en lisant « Barbès, créole blues » le lecteur passe un moment hors du temps actuel, en tout cas un moment très agréable et instructif. Que demander de plus à un roman, surtout s’il évoque une partie éloignée, mais indétachable de nous-mêmes ?
Louis Félix OZIER-LAFONTAINER
Socio-anthropologue
Régale – Rre Pilote – 21 mars 2026
...qui veut que les Nègres et les Arabes soient tous des employés de voirie, des vigiles, des fem Lire la suite
Se présenter comme candidats ,y compris de droite (Dati et des centaines d'autres ) à des électio Lire la suite
...conquérir des municipalités comme à la Seine-Saint-Denis. Lire la suite
Pourquoi ,alors ne se révoltent-ils pas comme l'ont fait les véritables esclaves des 18 et 19èm Lire la suite
...fulminer, vitupérer, éructer, véhémenter, vociférer, tu n'y changeras RIEN ! Lire la suite