Des chrétiens palestiniens appellent l’Eglise à reconnaître « l’apartheid » en Israël

Mouvement œcuménique de chrétiens palestiniens, Kairos Palestine a publié début juillet un dossier qui invite les Eglises à "mettre des mots sur l'oppression vécue par les Palestiniens".

Alors que les rapports concluant à la mise en place d’un régime d’apartheid en Israël se multiplient depuis 2020 du côté des ONG de défense des droits de l’Homme (Amnesty International, B’Tselem et Human Right Watch), des chrétiens palestiniens ont saisi la balle au rebond

Dans un dossier long de 48 pages, Kairos Palestine, un mouvement œcuménique de religieux et de laïcs palestiniens, appelle les Eglises à reconnaître le « crime d’apartheid » en Israël. « Les mots comptent, martèle le document, dont l’introduction est co-signée par le patriarche latin émérite Mgr Michel Sabbah. Les mots utilisés par l’Église en disent long sur ce qu’elle est, et sa réponse aux questions du moment. »

Auteur, en 2009, du document Un moment de vérité, une parole de foi, d’espérance, d’amour au cœur de la souffrance des Palestiniens, Kairos Palestine profite de la tenue de l’Assemblée générale du Conseil mondial des Eglises, le mois prochain, pour faire passer son message.

Approche théologique

« Nous voulons que les Eglises sortent de la zone de confort que représente le discours autour d’une solution à deux États, explique Rifat Kassis, coordinateur général de Kairos Palestine, à terresainte.net. Tout le monde sait que ce n’est désormais plus une option. L’Eglise globale doit repenser sa position, sa vision et sa théologie du conflit israélo-palestinien. C’est l’aide que propose ce document. »

Après avoir défini le crime d’apartheid, cité les nombreux textes et études qui se penchent aussi sur la question, et expliqué en quoi la situation israélienne y correspond, le dossier revient sur l’aspect théologique de cette prise de position. « L’apartheid n’est pas seulement un crime décrit dans le droit international. Il contredit les principes fondamentaux de la foi biblique. Refuser de reconnaître l’humanité – l’unicité, la beauté et le reflet de l’image de Dieu – de tout groupe est un péché« , estime Kairos Palestine.

L’appel de ce mouvement de chrétiens palestiniens, loin de représenter l’opinion de la totalité des chrétiens d’Israël et de Palestine, va tout de même de paire avec certains témoignages recueillis lors de la phase diocésaine du synode sur la synodalité en Terre Sainte.

Les demandes pour une Eglise « plus prophétique », capable de prendre position selon des valeurs, et de défendre ses fidèles, se font de plus en plus pressantes. « Je comprends que l’institution, pour de nombreuses raisons, essaie autant que possible d’éviter la politique, témoignait Hanadi Younan, catholique et Doyen des Arts à l’Université de Bethléem. Mais la frontière est mince entre l’évitement, et la défense de la vérité et de la justice. »

Drapeau rouge

Les Eglises se sont jusque là montrées prudentes sur la question. À Jérusalem, les dirigeants religieux se fendent régulièrement de communiqués quand ils estiment que les autorités israéliennes vont trop loin. Comme lors du vote de la loi sur l’Etat-Nation juif en 2018, qu’ils ont appelé à abroger, les Ordinaires catholiques de Terre Sainte reprochant au texte de loi de poser des privilèges pour les citoyens juifs et d’encourager ainsi « une vision discriminatoire » dans la société israélienne, où « la loi ignore totalement le fait qu’il existe un autre peuple, les Arabes palestiniens ». 

Le mur de séparation à Bethéem, en Cisjordanie, le 18 avril 2022 ©Wisam Hashlamoun/Flash90

Clivant, le mot « apartheid » est un « drapeau rouge » qui a tendance à rompre tout dialogue avec les Israéliens, prompts à y voir de l’antisémitisme. « C’est vrai », reconnaît Kairos Palestine dans son dossier, avant de poursuivre. « En prenant une position clairement exprimée contre l’injustice systémique, des ponts seront brûlés, et des relations œcuméniques ou interconfessionnelles précieuses seront peut-être rompues, notamment avec ceux qui bénéficient du statu quo. Mais chercher à être plus « diplomatique », ou des approches conciliantes dans une situation fondée sur un pouvoir asymétrique imposé économiquement et militairement, c’est éviter la dure réalité des Palestiniens. Les Eglises sont appelées à croire, dans des moments comme celui-ci, que de nouveaux partenaires de dialogue émergeront. »

Le document dresse la liste des objections courantes à l’utilisation du mot « apartheid » : « ce n’est pas utile », « il faut laisser les tribunaux décider », »c’est une mauvaise stratégie »… Et les tacle une à une, en insistant : « Le terme apartheid renvoie à une vérité, tant dans sa définition en droit international que dans sa description des réalités sur le terrain. La vérité compte, et elle compte le plus lorsqu’elle est nommée. »

Quel sera l’impact de cet appel ? Fin juin, l’Église presbytérienne américaine (1,7 million de fidèles) a, à l’occasion de sa 225e assemblée générale, décidé de reconnaître Israël comme un « État d’apartheid » et désigné une journée de commémoration de la Nakba. « Mais toutes les Eglises ne sont pas les mêmes, admet Rifat Kassis. L’Eglise catholique est par exemple un gros bateau. Le changement prend du temps. Ce qui est un bon signe, c’est qu’il n’y a pas eu de commentaires négatifs de leur part. »

Expérience de foi

En 2020, Mgr Pierbattista Pizzaballa, actuel Patriarche Latin de Jérusalem, mais à l’époque administrateur apostolique de la même institution, répondait ainsi à la question de la suite donnée à l’appel « Un moment de vérité« , publié il y a 12 ans par Kairos Palestine :  « Nous devons nous préparer à des solutions à long terme : ce que nous devrions peut-être écrire, c’est un texte pour nos fidèles, surtout les plus jeunes, afin qu’ils réfléchissent ensemble à la manière de rester dans cette situation d’injustice et de manque de droits pour une partie importante de la population. »

« Certains ont des droits, d’autres n’ont que des permis, reconnaissait Mgr Pizzaballa. Nous savons que cet état de fait est profondément injuste et ne peut pas durer, mais c’est hélas la situation dans laquelle nous allons vivre longtemps. Alors peut-être est-il temps de dire que notre espoir ne repose pas sur la libération de l’Etat, mais sur une expérience de foi qui doit être déterminée et clairvoyante afin que la prochaine génération puisse avoir le désir, la vision de ceux qui ne veulent pas renoncer à leurs rêves pour l’avenir. »

Commentaires

J'ai du mal à comprendre.

OuiNon

28/07/2022 - 11:17

J'ai du mal à comprendre.
Dans tous les pays, il y a les nationaux et les étrangers. Les étrangers n'ont pas les mêmes droits ni les mêmes emplois que les nationaux, sans qu'on parle d'apertheid.
Quand, parmi les nationaux, il y a des discriminations qui séparent certains groupes du reste des gens, on peut parler d'apartheid si l'on veut.
L'article parle de "Palestiniens". Faut-il comprendre qu'il s'agit de de non-Israéliens, donc d'étrangers en Israël ? Auquel cas, ils ont forcément des droits différents.
Faut-il comprendre que ce sont des Palestiniens dans des territoire occupés ? Mais alors, pourquoi dire que c'est en Israël ?
Faut-il comprendre que ce sont des Israéliens discriminés parce qu'ils sont d'origine arabe-palestinienne ? Mais dans ce cas, pourquoi les qualifier de palestiniens et non d'israéliens ?
Comme on parle de "chrétiens", s'agit-il de dénoncer des discriminations religieuses ? C'est bien. Mais combien de pays au monde sont laïques ?

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