Créole parlé/Créole écrit : au-delà de l'enthousiasme et de la (feinte) unanimité

   L'Assemblée de Martinique, dirigée par le PPM et ses alliés, a donc voté "la co-officialité du créole et du français" à l'instar de l'Assemblée de corse il y a quelques mois.

   Quoique parlée dès le Moyen-âge, le premier texte imprimé en langue corse date du début du 19è siècle. Il s'agit d'une sérénade insérée dans un texte en italien de 1817. Le tout premier texte créole date, lui, du 18è siècle (le poème Lisette quitté la plaine du Blanc créole de Saint-Domingue daté tantôt de 1754 tantôt de 1793) alors même que le créole ne s'est constitué comme idiome à part entière qu'à la fin du 17è siècle.

 

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   Comment est-il possible qu'une langue née depuis moins d'un siècle (le créole) ait pu accéder à l'écrit bien avant une langue (le corse) parlée depuis au moins six siècles ? 

   L'explication tient à la cacophonie linguistique qui régnait dans les "Isles françoises de l'Amérique" entre 1625 et 1670-80. Avant l'arrivée de la canne à sucre et l'esclavage plantationnaire donc ! Trois populations cohabitaient conflictuellement : les autochtones Kalinagos renommé "Caraïbes" par les colons européens, qui se servaient de deux langues (l'arawak et le caraïbe insulaire) ; les colons français qui parlaient pour la plupart des dialectes d'oïl (normand, poitevin, vendéen etc...) à une époque où le français que nous connaissons aujourd'hui n'existait pas encore ; les Africains réduits en esclavage et originaires pour la plupart du golfe du Bénin et qui utilisaient l'éwé, le fon, le wolof, le sérère, le peul etc...

   Une langue est alors brutalement apparue pour permettre à ces différentes populations de pouvoir communiquer entre elles : le créole. En à peine 50 ans, ce qui est du jamais vu dans l'histoire de l'humanité ! Normalement, une langue met, en effet, des siècles à se constituer. C'est pourquoi le linguiste allemand Ralph Ludwig parle de "la naissance éruptive du créole". L'accession du créole à l'écrit du créole fut tout aussi rapide et brutale et est d'abord l'oeuvre d'auteurs blancs créoles, le Code Noir (1685) interdisant l'apprentissage de la lecture et de l'écriture aux esclaves. Cela montre surtout que le créole est devenu, dès la fin du 17è siècle, l'idiome maternel de tous les groupes ethniques, y compris des maîtres blancs. 

   Naissance éruptive, accession brutale à l'écrit, mépris de la langue par ses propres locuteurs ("baragouin", "patois", "dialecte", l'a-t-on fort longtemps qualifiée), telles sont les premières caractéristiques pour le moins étranges et contradictoires de celle-ci qui n'est donc pas du tout née pendant l'esclavage et qui ne fut pas du tout non plus l'apanage des seuls Noirs comme des ignorants le ressassent sur les réseaux sociaux. La question du créole est éminemment complexe et ne peut se réduire à des slogans ou à des approximations à visée purement idéologiques. Elle ne souffre pas non plus des délires égyptomaniaques qui font florès ces temps-ci.

   Pour en revenir à la co-officialité du créole et du français, il est douteux que les élus martiniquais sachent ce qui vient d'être exposé. Comme la plupart de nos compatriotes, ils croient que le créole ne s'écrit que depuis peu, ce qui, comme on l'a vu, est complètement faux. Napoléon lui-même s'est fendu de 40 "Proclamations" en créole au moment de la révolution anti-esclavagiste menée par Toussaint-Louverture et Dessalines à la fin du 18è siècle. Pas 4 proclamations mais bien 40 ! Le petit Corse tentait d'amener les Noirs, qu'avait affranchis la Révolution française, à regagner les plantations, et à recommencer à couper la canne à sucre, Saint-Domingue étant à l'époque la plus riche colonie du monde. Proclamations qui n'eurent aucun effet comme l'on sait.

 

               https://www.potomitan.info/poullet/07-proclamation.php   

 

   Par la suite, le créole continua à être sporadiquement utilisé à l'écrit, notamment par des fabulistes qui imitaient La Fontaine (le Béké François-Achille Marbot en 1844 ; le Guadeloupéen Paul Baudot en 1860 ;  le Trinidadien John Jacob Thomas en 1869 ; le Guyanais Alfred de Saint-Quentin en 1874 ; l'Haïtien Georges Sylvain en 1905 etc... ) soit s'en démarquaient (Gilbert Gratiant, 1958). Tous se servaient d'une graphie étymologique c'est-à-dire calquée sur l'orthographe (si compliquée) du français. 

   La chose importante à retenir c'est que cet écrit en créole, quoique plus ancien que l'écrit corse, relevait d'un usage restreint. Non seulement les textes furent peu nombreux pendant près de trois siècles mais demeuraient confinés à la seule expression littéraire. Ils ne pouvaient donc aucunement faire concurrence à l'écrit français. Même pas dans l'esprit de ceux qui couchaient le "patois" sur le papier ! Cela consistait à une forme de divertissement chez ces derniers et il a fallu attendre la "Révolution créolisante" des années 1970-80 du 20è siècle pour que les choses changent du tout au tout avec les Sony Rupaire, Joby Bernabé, Hector Poullet, Monchoachi, Raphaël Confiant, Max Rippon, Alain Rutil, Térez Léotin, Judes Duranty, Jala, Georges-Henri Léotin, Benzo, Daniel Boukman, Serge Restog et bien d'autres. 

   Désormais, le créole n'était plus un "patois" mais une langue. Il disposait de sa propre graphie (phonético-phonologique) crée par Jean Bernabé en 1975, de grammaires, de dictionnaires, il pénétrait au sein du système scolaire et universitaire (Licence et Master de créole à l'Université des Antilles, CAPES et Agrégation de créole), il était prioritairement utilisé sur certaines radio-libres (Radio-Tanbou, RLDM, Radio-Apal), il s'exprimait dans la presse écrite (Grif An Tè, Antilla-Kréyol, Jougwa) et dans la poésie, le théâtre, le roman et l'essai. Dès lors, d'aucuns crièrent victoire ! Tout comme aujourd'hui, un demi-siècle plus tard, ils crient à nouveau victoire suite au vote de la co-officialité du créole par l'Assemblée de Martinique.

   Or, nous courons le risque que tout ce patient, opiniâtre et difficultueux travail ne soit qu'une victoire à la Pyrrhus 

   Pourquoi ?

   D'abord, parce que ceux qui ont écrit (Blancs créoles de Saint-Domingue à partir du 18è siècle) ou qui écrivent en créole en ce début du 21è siècle ont été scolarisés, alphabétisés, littérarisés en langue française et ne sont donc pas les meilleurs connaisseurs et pratiquants de la langue. Certes, avec la Révolution créolisante, nos scripteurs se sont efforcés de se rapprocher du créole des masses populaires, d'en utiliser les formes lexicales et syntaxiques les plus "authentiques", mais il n'en demeure pas moins qu'ils demeurent profondément marqués par leur empreinte première francophone dont il est très difficile de se déprendre. Chez eux, dans leur inconscient, le créole reste une "langue muette", selon la jolie expression de Jacques Coursil, qu'ils le veuillent ou non. Un scripteur français, allemand, chinois ou arabe a, lui, était scolarisé et littérarisé dans sa langue, sa SEULE langue, et il n'y en a pas une autre qui vient le parasiter ou, si le mot est trop fort, le hanter. Même chez un Césaire ou un Saint-John Perse, par exemple, on trouve des créolismes de même que chez nos meilleurs auteurs créolophones d'aujourd'hui, on trouve des gallicismes. Or, si les créolismes enrichissent ou embellissent le français, les gallicismes détruisent le créole (à petit feu).

   Ne pas en prendre conscience c'est se condamner à des victoires à la Pyrrhus ! 

   Tout cela pour dire qu'il convient d'en finir avec le refrain "Il faut parler créole, l'utiliser partout" et le remplacer par "Il faut écrire en créole", cela en dépit de l'empreinte francophone. Et pour ce faire, il faut distinguer l'oral de l'écrit oralisé, chose que nos journalistes et politiciens qui utilisent notre langue n'ont toujours pas comprise. Quand un journaliste de radio et de télévision, un homme politique, français, russe, japonais, arabe etc...s'exprime c'est sur la base d'un texte écrit qu'il oralise. Ce n'est pas du tout ou très rarement de l'oral spontané ! Et ceux que l'on qualifie de grands tribuns (Nasser, Césaire, Mélenchon etc.) ne font rien d'autre. Ils ont simplement, grâce à leur génie ou leur talent, intériorisés des formes écrites qu'ils ressortent à l'oral. Quand un Césaire dit, au cours d'un meeting électoral, "les thuriféraires stipendiés du gouvernement...", c'est ce mécanisme qui est à l'oeuvre. 

   Malheureusement, nos journalistes, animateurs et politiciens qui se servent du créole ne le font jamais à partir d'un texte écrit. Ici encore, il convient de dissiper une illusion : même dans les émissions dites d'animation, ceux qui les conduisent sont tenus par un conducteur c'est-à-dire des consignes dument écrites et quand ils font semblant de sortir triomphalement et spontanément telle ou telle blague, c'est du chiqué. La plupart de ces blagues ou traits d'humour non seulement ont déjà été consignés dans leur conducteur mais aussi le moment exact où ils devront les sortir. Il n'y a que les gogos pour croire qu'un Hanouna est un génie de l'improvisation et de l'humour.

   Il y a donc tout lieu de redouter le jour où un (e) élu (e) de la CTM, fort de la co-officialité du créole et du français, se lance dans une vaillante (et risible) péroraison comme celle-ci :  

   "Man té ja di zot que le gouvernment pa té pou pran an désizion, ki ka alé à l'encontre de la volonté populaire parce que nou tout-la sav ki sa ké mennen au démantèlement de la fonction publique etc...".

   C'est, hélas, ce charabia que l'on entend sur nos radios-libres et nos meetings électoraux depuis quarante ans déjà. Cela revient à tuer le créole à petit feu. A le déboulonner pour reprendre une expression à la mode. Il ne s'agit pas d'accabler nos journalistes, animateurs et politiciens car à l'école, ils n'ont pas appris notre langue. Nous sommes tous les fils et filles de ce panneau qui fut longtemps apposé sur les préaux de nos établissements scolaires : "IL EST INTERDIT DE CRACHER PAR TERRE ET DE PARLER CREOLE". Nous ne connaissons pas vraiment le créole et dans ce monde où depuis deux siècles, l'écrit (sur papier ou sur ordinateur) est dominant, ne pas en prendre conscience, c'est tout simplement dépotjolé (démembrer) le créole.

   Conclusion : la co-officialité du créole et du français, c'est très bien mais à une condition et une seule. Celle-ci : que le créole écrit devienne prioritaire et pour ce faire, que son enseignement devienne obligatoire à raison de 2h par semaine de la Maternelle à la Classe de 3è.

   Autrement cela reviendra à chayé dlo nan panyen (transporter de l'eau dans un panier)...

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