Le “mangeur de caïman” vous emmerde…

Roland Davidas

Rubrique

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Baudot et Marbot, deux fabulistes coloniaux, en prise avec la mémoire rebelle du peuple igbo. Le titre - volontairement frontal - n’a rien d’une provocation gratuite ni d’un artifice éditorial. Il s’inscrit dans une tradition intellectuelle et politique précise, inaugurée notamment par Aimé Césaire lorsqu’il opposait, par la force du verbe, une parole de dignité à des siècles de discours racialisants.

Ici, le “mangeur de caïman” n’est pas une invention contemporaine : c’est une figure héritée de la satire coloniale créole, mobilisée par des fabulistes comme Paul Baudot (1801‑1870) et François Marbot (1817‑1866) pour réduire, ridiculiser et neutraliser une mémoire africaine jugée dangereuse — celle du peuple igbo, réputé pour sa résistance farouche à l’esclavage.

Sous couvert de célébrer la langue créole par le biais de la fable, ces auteurs ont aussi contribué à fixer des stéréotypes humains et sociaux servant le maintien de l’ordre colonial.

Dans sa remarquable présentation du livre de François Marbot, Les Bambous — Fables de La Fontaine travesties en patois créole par un vieux commandeur (Ibis Rouge Éditions), Raphaël Confiant écrit : « Marbot té ka défann kou koupé lod djoukanniè a. Men abo larel-lidé’y té konsa, nou pé di i mété an brik adan konstriksion gran masonn litérati kréyolopal la. I pèmet lang-lan sòti adan pawol palé pou batjé adan pawol matjé… »

Nou dakò. Men, Marbot épi Baudot voyé woch anlè Igbo, an pep ki sé vèvè (senbol) rézistans kont granladjoukann (lesklavaj). Pou sa, fok nou di yo : ay chié !

Introduction / Pawol douvan

Il arrive que les mots, longtemps utilisés pour blesser, finissent par se retourner contre ceux qui les ont forgés. À l’instar d’Aimé Césaire qui, face à l’insulte raciale, lança son fameux « Le nègre t’emmerde », ce travail se propose de retourner l’arme satirique contre ceux qui l’ont maniée.

Car lorsque Baudot et Marbot, deux fabulistes créoles du début du XXᵉ siècle, convoquent la figure du « Nèg Ibo » pour ridiculiser un parvenu, ils ne se contentent pas d’une rime commode ni d’un simple effet comique. Ils réactivent une mémoire coloniale lourde, une vieille peur, un vieux ressentiment : celui que la caste békée nourrissait envers la nation igbo, peuple réputé pour son insoumission, sa dignité farouche et sa résistance obstinée à l’esclavage.

À travers des expressions comme « travail Nèg Ibo » ou des images dégradantes telles que « mangeur de caïman, coscaille et grignogno », les fabulistes recyclent des stéréotypes hérités du système esclavagiste. Mais derrière la caricature, derrière la moquerie, derrière la rime, se profile une intention plus profonde : neutraliser symboliquement la figure du rebelle, tourner en ridicule ce qui, historiquement, avait résisté, et réaffirmer une hiérarchie raciale.

Cet article se propose donc d’examiner comment, sous couvert de satire, Baudot et Marbot orchestrent une véritable revanche littéraire contre la nation igbo — et comment, en retour, la dignité de ce peuple peut être réaffirmée par un geste césairien de retournement : le mangeur de caïman vous emmerde.

I. La nation Igbo : un peuple rebelle dans l’imaginaire colonial (Ibo gran moun!)

Dans l’Atlantique esclavagiste, peu de peuples africains ont laissé une empreinte aussi forte que les Igbo. Les archives convergent : les Igbo étaient réputés pour leur insoumission, leur refus obstiné de l’asservissement, leur propension au suicide rituel pour “retourner en Afrique”, et leur participation active à de nombreuses révoltes. Cette attitude a façonné une véritable mémoire coloniale de la peur.

  • À la Barbade, la plus grande révolte d’esclaves — l’“Easter Rebellion” de 1816 — fut organisée par Bussa, d’origine igbo. La rébellion échoua et Bussa fut tué au combat, mais son influence marqua durablement l’île. En 1998, le Parlement barbadien l’a reconnu comme l’un des six Héros nationaux.
  • En Jamaïque, plusieurs sources coloniales signalent la présence d’Igbo parmi les esclaves marrons des Blue Mountains. Leur fuite vers l’intérieur montagneux confirmait aux maîtres ce qu’ils redoutaient déjà : l’Igbo, dès qu’il le pouvait, refusait les chaînes et cherchait la liberté, même au prix de l’exil et du danger. Les planteurs les décrivaient comme des esclaves “inassimilables”. Certains préféraient se donner la mort plutôt que d’être réduits en esclavage. Pour expliquer ce refus absolu de vivre sans liberté ni dignité, les planteurs inventèrent une pseudo-pathologie : l’“Igbo malady”(la mélancolie igbo).
  • En Géorgie, aux États-Unis, se produisit l’un des épisodes les plus retentissants de suicide collectif : The Igbo Landing. En mai 1803, soixante-quinze captifs Igbo se révoltèrent à bord d’un navire négrier, prirent le contrôle du bateau, noyèrent leurs ravisseurs et l’échouèrent à Dunbar Creek. Ils débarquèrent en chantant : « Le dieu de l’eau nous a amenés ici, le dieu de l’eau nous ramènera chez nous », puis marchèrent dans les eaux marécageuses pour s’y noyer. Ils préférèrent la mort à la servitude.
  • En Haïti, un chant traditionnel célèbre encore aujourd’hui la dignité et la résistance igbo : « Ibo lele, Ibo lele ô, Ibo lele, Latibonit, gran moun pa jwé ô ».

Dans les Antilles dites françaises, cette réputation s’est cristallisée en un stéréotype ambivalent : d’un côté, l’Ibo est perçu comme fier, digne, indomptable ; de l’autre, comme un élément dangereux, susceptible de contaminer les autres esclaves par son esprit de résistance.

Cette ambivalence explique pourquoi, un siècle plus tard, le nom “Ibo” continue de circuler dans le créole, chargé d’une énergie particulière. Il n’est pas un simple ethnonyme : il est un symbole, un rappel, une ombre portée de l’insoumission africaine.

Et c’est précisément cette charge symbolique que les fabulistes coloniaux vont chercher à exploiter.

II. Le “travay Nèg Ibo” : d’un éloge populaire à une caricature coloniale

Avant d’être détournée par Marbot, l’expression “travay Nèg Ibo” semble avoir eu une valeur méliorative. Dans les créoles, les formules du type :

  • Ginen tèt red (détermination, opiniâtreté)
  • Ibo gran moun (autonomie, indépendance)
  • travay Nèg Ibo (endurance, persévérance)

désignent des savoir‑faire, des qualités, des forces héritées d’Afrique. Elles fonctionnent comme des présents de vérité générale, des proverbes qui reconnaissent la compétence ou la ténacité d’un groupe.

Dans cette logique, travay Nèg Ibo aurait pu signifier :

  • un travail dur,
  • opiniâtre,
  • courageux,
  • exténuant,
  • accompli avec dignité et persévérance.

Autrement dit : un travail à la manière des Igbo, peuple réputé pour ne jamais céder.

Or, dans Les Bambous (publié en 1846 et réédité en 1931), Marbot renverse cette expression. Il l’insère dans une scène comique où des passants se moquent du meunier :

« Zott jamain vouè travail com ça ? Ça c’est yon travail Nèg Ibo. »

Ce qui était potentiellement un éloge devient une insulte. Ce qui désignait la force devient le ridicule. Ce qui évoquait la dignité devient la maladresse.

Ce renversement constitue une véritable stratégie satirique : désactiver symboliquement la mémoire rebelle des Igbo, transformer un signe de résistance en objet de moquerie, et ainsi réaffirmer la hiérarchie raciale héritée du système esclavagiste.

Dans son Dictionnaire créole/français (Éditions Orphie), Raphaël Confiant fait remarquer que « dans ce texte (Les Bambous) transparaît une idéologie raciste envers la population noire ».

La déformation de travay Nèg Ibo en est l’un des symptômes les plus éloquents.

III. Baudot : la caricature alimentaire comme arme de déshumanisation

Dans Œuvres créoles (publié en 1935), Baudot mobilise une autre stratégie : l’animalisation. Il écrit :

« Poutan, gran papa li té gnon nègue higo mangè di caïman, coscaille et grignogno. »

Ici, l’ascendance igbo est présentée comme honteuse, primitive, presque bestiale. Les mots coscaille et grignogno, hérités du français ancien, désignent des débris, des restes, des morceaux durs, des déchets alimentaires. L’accumulation — caïman / coscaille / grignogno — construit une gradation dégradante destinée à rabaisser, exotiser, déshumaniser.

Ce procédé s’inscrit dans une longue tradition coloniale où l’alimentation sert à marquer la frontière entre l’humain et le “sauvage”. En associant l’Ibo à des nourritures “impropres”, Baudot réactive un imaginaire de mépris profondément ancré dans la société békée. Mais surtout, il s’attaque à ce que l’Igbo représente : la dignité africaine, la résistance, la mémoire d’un peuple qui n’a jamais accepté l’esclavage.

L’expression méprisante « gnon nègue higo mangè di caïman, coscaille et grignogno » renvoie directement aux propos du “vieux commandeur” dans le Prologue des Bambous de François Marbot :

« Nhomme qui, les-autt-fois, fè ça / Pa té yon péchè couquia / Ni yon mangè macriau / C’était yon nhomme com i faut / Yo té crié La Fontaine. »

D’un côté, l’Igbo est naturalisé, voire animalisé, parce qu’il “mange du caïman”. De l’autre, La Fontaine est culturalisé, élevé au rang d’“homme comme il faut” parce qu’il ne pêche pas les crabes et ne mange pas le maquereau.

Ainsi, par un simple jeu d’oppositions alimentaires, le discours colonial distribue les places : à l’Igbo, la nature et l’animalité ; à La Fontaine, la culture et la respectabilité.

Derrière l’apparente légèreté de la fable se dessine une hiérarchie symbolique où manger devient un marqueur de civilisation. Dis-moi quel animal tu manges, je te dirai qui tu es.

En affublant l’ancêtre igbo de l’image du “mangeur de caïman”, Baudot ne choisit pas un animal neutre : il convoque le reptile des marécages, figure d’une nature inquiétante, primitive, presque monstrueuse. L’animal sert ici à rabattre l’homme vers l’instinct, à figer l’origine dans une animalité supposée.

Or, la tradition igbo, bien avant le contact colonial, mobilisait déjà l’animal — non pour dégrader l’humain, mais pour l’éclairer. Avec Mbe, la tortue rusée, l’animal devient personnage moral, médiateur social, vecteur de sagesse communautaire. Là où le caïman renvoie à la nature brute, la tortue relève de la culture élaborée.

Ainsi apparaît un contraste saisissant :

  • d’un côté, une animalité assignée, utilisée pour humilier et hiérarchiser (le caïman)
  • de l’autre, une animalité symbolique, outil d’intelligence collective ( Mbe, la tortue)

C’est un mécanisme classique du discours colonial : le dominé est renvoyé à la nature, le dominant est associé à la culture. Les deux textes participent d’un imaginaire où l’alimentation devient un marqueur de hiérarchie raciale, opposant la figure africanisée du “mangeur de caïman” à celle, européanisée, de “l’homme comme il faut”.

Le choix du terme “Higo” est également évocateur. Baudot connaît sans nul doute la forme savante Igbo ainsi que la forme coloniale Ibo. Choisir Higo, c’est produire une forme dégradée, instable, presque grotesque. Dans Higo, on entend idiot. Linguistiquement, on est face à une déformation signifiante : l’ajout du h initial et le glissement phonétique alourdissent le mot, le rendent plus rugueux, et rapprochent le nom propre d’un sobriquet.

Igbo (nom d’un peuple) devient higo (étiquette floue). C’est un mécanisme classique de domination linguistique : altérer le nom, c’est altérer la légitimité de l’identité. “Nègue higo” ne fonctionne plus comme un ethnonyme digne, mais comme une tare.

En altérant l’ethnonyme, Baudot retire à cette nation africaine sa lisibilité historique et mémorielle, transformant un peuple réputé pour sa résistance en une catégorie sociale floue et méprisable.

Cela renforce parfaitement la thèse de la revanche symbolique : on ne peut pas dominer l’Igbo réel, alors on déforme son nom, on le ridiculise, on le vide de sa puissance symbolique.

Le nom propre devient appellatif méprisant ; l’identité historique se dissout dans le stéréotype ; et la satire du parvenu sert de prétexte à une dégradation collective. Dès lors, la fable s’éloigne du principe fondamental de La Fontaine — instruire en divertissant — pour glisser vers une fonction de légitimation de l’ordre colonial.

IV. Rime ou intention ? Pourquoi le choix de “Ibo” n’est pas innocent

Certes, dans la fable de Marbot, la rime yo / Ibo facilite le choix du mot. Mais ce choix n’a rien d’innocent. D’autres mots en ‑o existaient. Marbot choisit Ibo précisément parce que ce nom porte une charge symbolique forte.

La rime est un prétexte. L’intention est ailleurs.

Elle réside dans la volonté de :

  • recycler un stéréotype,
  • ridiculiser un peuple rebelle,
  • réaffirmer une hiérarchie coloniale,
  • neutraliser la mémoire de l’insoumission.

La rime n’atténue pas l’intention vindicative : elle la rend simplement plus fluide, plus naturelle, plus insidieuse. Sous couvert de jeu poétique, Marbot réactive un imaginaire de domination où le nom “Ibo” n’est pas choisi pour sa musicalité, mais pour sa capacité à convoquer une mémoire coloniale de la peur et du mépris.

Conclusion / Pou bout

En définitive, l’apparition insistante de l’Ibo sous la plume de Baudot et Marbot n’a rien d’un hasard. Même lorsque la rime semble dicter le choix, c’est la charge symbolique du mot qui donne sa force à la satire. Les fabulistes coloniaux ne se contentent pas de tourner en dérision un parvenu : ils s’attaquent à ce que l’Ibo représente dans l’imaginaire créole — la résistance, l’insoumission, la mémoire africaine la plus indomptable.

Le rire devient alors une arme : un moyen de reprendre symboliquement le dessus sur un peuple qui, historiquement, n’a jamais accepté l’asservissement.

Mais ce rire, aujourd’hui, peut être retourné. En analysant les mécanismes de cette satire, en dévoilant les intentions vindicatives qui la sous‑tendent, on redonne voix à ceux qu’elle cherchait à réduire au silence. Le « mangeur de caïman », caricature destinée à humilier, redevient une figure de dignité, un symbole de résistance, un héritier de cette pensée rebelle qui a traversé l’Atlantique avec les captifs igbo.

Ainsi, à la manière de Césaire retournant l’insulte contre l’insulteur, il devient possible d’opposer à la satire coloniale un geste de réappropriation, un geste de vérité :

Le mangeur de caïman vous emmerde.

Marbot épi Baudot, mèsi davwa zot fè lang kréyol la rantré adan gran lawonn lékriti-a...

Men ay chié, davwa zot sèvi (délè) lang-lan, pou mété Neg-la adjendjen.

 

(Roland DAVIDAS) 

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